Chère Karine,

ton billet sur la nourriture répondrait-il à la curiosité évoquée à la fin du mien sur le besoin de regarder ? Dans ce cas, c'est bien vu ! J'ai souvent raconté la devise de ma famille : "Manger avec quelqu'un qui n'a pas d'appétit, c'est discuter beaux-arts avec un abruti." Dans la semaine qui a précédé la mort de mon grand-père, il ne s'alimentait plus. Comme on l'incitait à manger, il répondit qu'il s'était délecté à midi d'un homard à la crème au restaurant de la Tour Eiffel. Même sous perfusion, il continuait à bouffer. Il disait aussi que "c'est lorsque l'on n'a plus faim que cela devient intéressant, parce que ce n'est plus que par gourmandise".

Mes parents ont passé leur vie pour la cuisine et à en rêver. Je me souviens m'être vanté auprès de mes copains de classe de ne jamais manger deux fois la même chose au cours d'un mois. Ma soeur cuisine très bien. Ma mère a arrêté à la mort de mon père. Il nous avait promis de nous emmener au Bistro 121 manger des truffes sous la cendre quand le Général De Gaulle mourrait. Quelle ne fut pas ma joie quand je l'appris pendant un cours au lycée ! J'ai repris le flambeau, mais je ne suis jamais aucune recette. J'improvise. Je fais avec ce que j'ai sous la main. Les soupes asiatiques sont une de mes spécialités, j'ai comparé leur composition avec l'improvisation musicale. Jamais deux fois la même. J'aime aussi essayer des recettes avec les aubergines... J'ai inventé une manière originale de cuire les œufs au micro-ondes, un peu comme des œufs en ramequin avec crème fraîche et fromage râpé. Ma fille prétend que mon pâté est aussi bon que du foie gras. C'est gentil. Comme pour beaucoup d'autres choses, je cherche à réaliser des trucs rapides qui font beaucoup d'effet. C'est dans les expériences exotiques que je m'amuse le plus. Possédant une trentaine de piments différents, j'adore ce qui est épicé. Sont-ce les restes de mes expériences hallucinogènes de jeune homme ? Je mange la viande bleue et regarde avec méfiance les amateurs d'autres cuissons qui sont pourtant légion autour de moi. Les sushis me font carrément délirer. À Paris, c'est chez Koba rue de la Michaudière que je m'en gave à m'en faire péter la sous-ventrière. Suis-je aussi gourmet que gourmand ? J'en doute.

Au restaurant je ne peux discuter ni penser à rien avant d'avoir passé la commande. J'y suis bien alors que j'ai beaucoup de mal à entrer dans un débit de boissons. Ma cave est correcte, mais elle ne me permet plus de conserver longtemps les bouteilles. Là aussi, je cherche toujours des goûts nouveaux, des vins qui sortent de l'ordinaire. Je n'ai par contre aucune attirance pour le champagne. Je bois peu de blanc qui a tendance à me coller des crampes dans les mollets lorsque je suis endormi. Le vin me fait dormir si j'en bois à midi, il m'en empêche quand j'en consomme le soir. Si je voyage, j'aime manger comme les indigènes. Je recherche l'authenticité. D'accord avec l'adage qui donne le titre à ton billet d'hier soir, ma curiosité n'a pas de bornes. J'ai raconté ici la longue liste des étranges bestioles dont j'ai goûté la viande. j'ai composé un hymne à la tomate et ailleurs évoqué l'avocat et mon principal livre de cuisine. Un de mes billets les plus lus est celui sur la soupe miso, c'est pourtant simple. Même si ce ne sont pas ceux que je préfère, les articles de vie pratique sur mon blog quotidien sont d'ailleurs les plus populaires. Je souhaiterais plus de fréquentation sur les mouvements d'humeur. La gastronomie, c'est pour les papilles. Il faudra du temps avant que cela passe par le Réseau.
Voilà, ce sont juste quelques pistes pour te faire une idée sur qui je suis. Je débarrasse vite pour passer à la suite.

Légendes des photos
mercredi : The Golden Triangle / Chang Rai / photo JJB / 2008
jeudi : Chenilles grillées (Mapati Worms) / Johannesburg / photo JJB / 2008