Je te tendais évidemment une perche en abordant le sujet. Qu'on le joue à l'ancienne ou à la moderne, aucune proposition n'est satisfaisante. Pour les auteurs et compositeurs, par exemple, qui vivent de leurs inventions cérébrales, rémunérés au passage de leurs œuvres sur des médias qui font leur beurre en utilisant ces inventions artistiques, il ne semble pas suffisant qu'on ait l'honnêteté de citer leur nom pour les nourrir. Si l'on supprime le vieux système, difficilement applicable sans la complicité des fournisseurs d'accès et des fabricants de matériel informatique qui sont les nouveaux bénéficiaires, comment rétribuer le travail des artistes auteurs d'œuvres de l'esprit ?
N'importe quelle entreprise, n'importe quel travail peut se transmettre. Une épicerie, un cabinet notarié, une usine, un troupeau, tout peut se transmettre à ses ayant-droits. Lorsqu'il s'agit d'œuvres de l'esprit, c'est étrange comme cela choque tout le monde. Enfin, ceux qui travaillent dans l'épicerie, à la ferme, au bureau, sur le terrain...
Attention, les œuvres ne sont pas celles du Capital, bien au contraire, ce sont les expressions artistiques d'auteurs qui se sont toujours battus contre tous les pouvoirs. Beaumarchais a créé la première société d'auteurs pour lutter contre l'exploitation dont les auteurs dramatiques étaient victimes. Souvent, lorsque j'ai eu affaire à des gougnafiers ou des escrocs, la Sacem, la Scam ou la Sacd sont venues à la rescousse et ont pu parfois m'aider à me défendre contre les gros vilains pas beaux. Aujourd'hui encore, ceux qui attaquent farouchement ces droits sont essentiellement ceux qui veulent exploiter ces œuvres sans rétribuer leurs auteurs. Les industriels souhaitent seulement réaliser la meilleure plus-value. Dans les pays où règne le copyright, les honoraires sont autrement plus conséquents, le privé règne en maître, les universités ont du blé, mais les artistes vivent dans une précarité bien supérieure à la nôtre. C'est à eux de négocier directement, ce qui n'est pas vraiment enviable. Aux USA il n'y a pas de droit moral, l'œuvre appartient au producteur. L'Amérique est un mythe, carotte et bâton. La défense des droits d'auteurs n'est pas pour autant une exclusivité française.
Quant aux graphistes, aux photographes, aux développeurs poètes du code informatique, etc., il faudrait mieux s'aligner sur le système le plus profitable que de niveler par le bas. On pourrait aussi très bien moraliser la profession et permettre aux auteurs de la Toile de vivre d'un autre modèle économique que la gratuité. L'insert de publicité est la pire alternative que l'on puisse imaginer. Un exemple : mon blog que j'écris 7 jours sur 7 depuis 3 ans me prend trois heures par jour et ne me rapporte pas un rond, tandis qu'une publication papier est rétribuée, même mal. Tous les modules interactifs de Somnambules, FlyingPuppet, LeCielEstBleu auxquels j'ai participé sont des œuvres comme les autres, mais l'absence de lois sur Internet ou les nouvelles propositions liberticides qui se profilent ne permettent pas aux artistes de continuer sur ce support de plus en plus enclin au commerce et aux services alors que dans ses premières années la créativité était le maître mot. Maintenant ce serait plutôt l'ère du mettre à mort.
La circulation est une idée à avancer comme je l'ai exprimé, mais elle ne saurait s'affranchir du travail des acteurs qui alimentent le réseau. Tous n'ont pas la veine pédagogique ni une aptitude à adapter leur art à des formes appliquées. Pour l'instant, nous traversons une phase de transition où le modèle ancien a fait long feu et où les nouvelles modalités incarnent une forte régression, comme les mp3 par exemple. Les mômes ne savent plus écouter, faire la différence entre une reproduction de qualité et un gros machin compressé. L'intérêt est que ça prend moins de place, que ça va plus vite, mais la musique, elle est où dans tout cela ? Dans des revivals en veux-tu, en voilà, mais des nouvelles formes, autre chose que du clônage, y a pas le temps, ni l'énergie, ni le désir, c'est l'ère de la vitesse. Et les indépendants n'ont pas voix au chapitre, c'est une des parties du problème qui est rarement abordée. On va droit dans le mur, puisque, de toute manière, la marche arrière est un concept absurde dans la marche du temps, et on y va à fond la caisse. En espérant que ces nouveaux supports seront "vite" améliorés, dans le sens du confort ou de la créativité, et pas dans celui de la rentabilité, if you please. Je le répète, on imagine très bien la fin du monde, mais plus difficilement celle du capitalisme !

Je suis content que tu cites Christian Marclay que je connais bien et depuis longtemps. Personne ne l'ennuie avec ses citations pour deux raisons. La première, c'est qu'il ne cite pas, mais fait une véritable œuvre de création à partir d'objets recyclés. Son utilisation n'exploite rien ni personne. Il s'inspire, comme tous les artistes l'ont toujours pratiqué, sans aucune exception. Simplement, les outils ont changé, donc au lieu de s'inspirer de tel compositeur par sa partition, il s'en inspire par son enregistrement. Car aujourd'hui la musique se fait plus qu'elle ne s'écrit. Et Marclay fait œuvre. La seconde raison est qu'il ne rapporte pas assez de sous pour qu'on vienne lui chercher noise.
Comme John Cage avant nous, le Drame s'est battu pour faire reconnaître ses droits lorsque nous avons fabriqué des œuvres à partir de montages radiophoniques, et ce, pour ma part, dès 1974 (entendre la partition sonore de mon film La nuit du phoque publié en bonus de la réédition de Défense de). En 1981, le dépôt de Crimes Parfaits (j'en avais choisi le titre sciemment) nous fut d'abord refusé. Mais j'avais été assez vicieux pour nous citer nous-mêmes, or dans le relevé des centaines d'extraits de une ou deux secondes réalisé par un inspecteur de la Sacem aucun des nôtres ne figurait. J'attaquai en affirmant que la société ne défendait pas tous ses auteurs de la même façon. Après de multiples tergiversations, on finit par nous proposer 89% des droits. J'acceptai à condition que les 11% restant soient réellement redistribués entre tous les ayant-droits, ce qui était évidemment impossible, compte tenu des sommes dérisoires engendrées et des centaines d'auteurs cités dans notre pièce qui en outre intégrait bien d'autres éléments sonores, et en particulier dans la version scénique deux orchestres simultanés, des voix, etc. ! Crimes Parfaits préfigure les montages à la mode, d'abord sur Radio Nova et repris ensuite par de nombreux DJ.
Comme cette pièce fut éditée sur le vinyle A travail égal salaire égal dans sa version live et sur le cd Machiavel dans sa version originale électro-acoustique, je vais chercher de ce pas quelque alternate take ou work in progress que j'utilisai parfois lors de mes folles improvisations. Il s'agit de montage en direct au bouton de pause sur radio-cassette, sans montage postérieur. Lorsque je rate, je reviens en arrière, j'efface et je recommence. Je dois lâcher la pause en anticipant ce que la station de radio va émettre... Jean-André Fieschi avait appelé cette forme artistique des radiophonies. Dix ans plus tard, lors des premières réceptions satellite, pour le spectacle Zappeurs-Pompiers (in Qui vive ?), je fis de même avec la télévision, cette fois avec une télécommande, pour inventer un nouveau récit à partir du zapping tandis que mes camarades jouaient en direct la musique du film, que les danseurs et les clowns traversaient l'écran...


Voici donc un machin complètement inédit (voire inachevé) qui date encore d'il y a plus de trente ans, 1976 pour être précis ici, à croire qu'il ne s'est rien passé pour moi ensuite. C'est seulement que je préfère remonter aux sources, et que celles de la musique me renvoient à la fin des années 60 jusqu'au début des années 90, m'étant plus passionné ensuite pour les formes interactives et audiovisuelles. En écoutant le premier mouvement de mon Elfes' Symphonie, on comprendra aisément mon attachement aux Histoire(s) du cinéma de Godard, à Jean Cocteau et à Jacques Lacan !