Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

mercredi 26 novembre 2008

l'homme qui marche..

Jiro est un homme qui marche. Qui prend le temps de regarder. Son pas n'en est pas pour autant lent, il est plutôt cadencé. Mais il observe avidement tout ce qu'il traverse. Car finalement il ne marche pas, il traverse. De derrière ses lunettes, il prend un temps pour chaque chose. C'est comme cela que lui et et Alika se sont rencontrés. Par la traverse.
Son regard se pose sur les gens, les rues, les arbres, les chats, les choses, les boutiques alentours. Il dévisage chaque chose, comme si le simple fait de regarder lui permettait de comprendre. Jiro n'est pas dûpe. Il ne comprend rien. Et sa promenade, soutenu par son regard, n'est qu'une question de rythme. Il faut avancer. Retrouver à chaque fois ce léger mouvement de la marche. Entendre sa respiration, s'écouter, et regarder vers l'exterieur. Pas dans un but d'appréhender, ni d'anticiper, mais dans cette manière de faire parti d'un tout, d'un espace parcouru. Et cet espace, ne pas seulement le parcourir mais y concourir.
Jiro est un homme qui marche et aussi un homme qui sourit.

jeudi 20 novembre 2008

Jiro

Jiro est un homme normal à première vue, excepté qu'il porte d'antiques lunettes. Qui porte encore des lunettes aujourd'hui ? Jiro est bien plus âgé que moi, je comprends qu'il veuille garder ce souvenir sur le visage, comme un détail tangible de son décalage aux autres qu'il souhaite visible.
Ce ne sont pourtant pas les lunettes de Jiro qui font sa réputation d'homme immobile, mais sa façon tranquille de regarder le monde et le monde le sait. Je n'ai pas consulté mon écran avant de venir, mais je sais qu'il est là et qu'il va m'accueillir sans m'interroger. Cette certitude me rassure et je sens l'emprunte du sourire façonner mon masque.

mercredi 19 novembre 2008

Jiro

Alika sortit vers 11h du cyber café Fuji d'Asakusa. Elle l'avait laissé désert. Personne ne dormait aussi tard qu'elle.
Elle était loin de Manabe-Jima. Ici, le ciel était gris, ou peut être était-ce la pollution, ou alors ses lentilles de contact qu'elle n'avait pas enlevées en trois jours, et qui commençaient à sérieusement lui gratter l'oeil gauche.
Mais la nuit, au cyber café, dans sa case de deux tatamis, la sensation des lentilles sous ses paupières la rassurait. Comme une protection supplémentaire, un échappatoire aux ronflements, au son d'un sac que l'on ouvre et referme furtivement, au re-démarage d'un PC, aux bruits étouffés de rires ou parfois de respirations du couple à côté pourtant discrets, mais qu'elle n'était pas encore prête à affronter.
Elle traversa la route. L'écran de l'office du tourisme à l'angle affichait "18 novembre 08". Elle tourna à droite pour une ruelle moins peuplée - on était jour de pèlerinage. Elle regarda le plan du quartier mi-souriante, mi-sourcillante.. comme s'il servait à quelque chose. Elle s'était perdue plusieurs fois, à cause de ce plan. Elle avait pensé prendre son stylo bille et le corriger de cet écart, mais elle s'imagina les regards des passants, leurs questions immédiates.
Oui, elle était à Tokyo. Désœuvrée. Elle se demanda comment c'était possible. Elle se remémora sa journée d'hier. Elle avait loué un chien pour une promenade. Elle l'avait emmené au parc. Elle ne se rappelait même pas avoir demandé son nom.
Au moins il faisait chaud.
Elle se décida enfin à prendre le train pour Hakusan. Elle s'imagina descendre du métro, traverser cette route calme, passer devant le traiteur dont la spécialité était les Kabocha no fukumeni - qu'elle-même aimait un peu raté : trop cuits, comme pâteux, partiellement caramélisé - puis entrer par le portail Shintô et prendre la rue qui descendait très légèrement. Laisser sur la droite le restaurant italien, et s'apercevoir que l'on peine un peu plus à chaque pas, que le souffle se faisait court au fur et à mesure que la population de chats se densifiait. Enfin, arriver à la deuxième porte, celle en béton. Et sur la droite les quelques maisons en bois, les quelques minuscules jardins, bien entretenus mais si arides malgré l'eau. Elle se vit monter chez Jiro. Elle soupira, puis sourit.

mardi 18 novembre 2008

Tokyo, le 18 novembre 2008

Montréal, sept08

dimanche 16 novembre 2008

l'horizon cerné entre le bleu et le bleu



Je suis née à Paris mais j'ai vécu ailleurs jusqu'à peu. Je pourrais vivre n'importe où. tchatchhh est un espace que je partage mais pas un lieu. Je n'ai pas vraiment de nom pour notre conversation et cela me va. Je préfère ne pas cerner les choses pour qu'elles puissent prendre de l'ampleur. C'est d'ailleurs l'ambition de tchatchhh; créer un espace dans lequel les choses se déplacent. Je suis certaine que notre conversation n'est pas une communication. Je n'ai rien à communiquer.
Notre conversation est publique parce qu'elle est en même temps une proposition artistique mais je ne l'impose pas en tant que telle. Une conversation est aussi le nom d'une pâtisserie et d'un canapé.
Comment as-tu reçu mon invitation ?

vendredi 14 novembre 2008

Passer à travers



Je ne connaissais pas les luddites (et encore moins cette utilisation du mot appliquée aux nouvelles technologies!). Ça a pas mal raisonné en moi. En puis en lisant ton billet, je me suis aussi posée la question de cette conversation avec toi.. communication ou pas?
Je me suis dit que peut-être je pourrais la définir comme un passage à travers ton espace. Une traboule donc ("passer au travers", c'est le sens premier de ce mot), et j'y ai pensé immédiatement quand tu m'as parlé des luddites, car entre Luddites et Canuts, il n'y a pas loin...

Les traboules, ces passages utilisés par les canuts - les ouvriers soyeux de la Croix-rousse à Lyon - ont longtemps accompagné mon imaginaire.
Pendant mon enfance, c'était un réseau obscur de galeries, parfois peut sûr et labyrinthique, que je connaissais mal et où je redoutais de me perdre.. La plus connue d'entre elle, dans un sale état, portait le nom de "Vorace", que pour une étrange raison j'assimilais à du cannibalisme, et que j'évitais soigneusement d'emprunter.. : ) Je crois que les traboules ont façonné mon imaginaire, jusque dans ma pratique artistique. Par exemple, j'y associe cette pratique quasi-systématique que j'ai dans mes projets de prendre la tangente, d'utiliser les chemins de traverses, par rapport à un lieu, une situation..
Plus tard, j'ai habité dans l'une d'entre elle, entre la Montée des Carmélites et la rue Pierre-Blanc. Dans un appartement qui fût comme tous les logements du quartier, un ancien atelier de tissage, avec des pièces lumineuses et froides, à cause de leurs dimensions cubiques de 4m x 4m x 4m, spécifiques à la taille des métiers à tisser. Et d'immenses fenêtres qui font que l'on a toujours l'impression d'être dehors.
Ce qui m'est resté de cette pratique quotidienne de la traboule, c'est le fait de me loger à l'intérieur même d'un passage, c'est à dire être immobile dans un espace dédié à une mobilité. Observer. Se tenir dans un point de connexion entre un monde privé et public.
Et puis il y avait cette étroitesse et la sensation paradoxale de clandestinité et de sureté que l'on y ressent souvent...
Plus tard encore, étudiante aux Beaux-arts de Lyon, j'ai lu Michel de Certeau, et "L'invention du quotidien", dont le Tome II avait pour projet d'étudier les modes de résistances quotidiennes adoptées face à la société de consommation au travers l'étude de la "pratique d'un quartier", celui se situant immédiatement autour de la rue Pierre-Blanc.
Encore une fois, c'est à travers ces lieux que j'ai adopté une manière de cheminer (dans la narration notamment, dans l'articulation de projets artistiques, dans mes relations aux gens), et aussi que j'ai bâti une pratique de la ville qui est plus de l'ordre de l'usage que de la consommation.

..Je ne sais si tu es originaire de Paris, s'il y a certains lieux qui t'ont, dans leur pratique, constitués, quel nom donnerais-tu donc à notre conversation, et serait-il en rapport avec un lieu (ou un non-lieu) connu?

Enfin, encore une fois, tout un cheminement pour dire, qu'ensemble, nous traboulons.

jeudi 13 novembre 2008

la révolte des luddites

Il est vrai que notre quotidien est truffé d'interfaces à plus ou moins haute dose. Je me suis demandée après ton expérience de quelle manière je communiquais. J'utilise rarement le téléphone, ou bien à des fins utiles, presque jamais de sms, un skype une à deux fois par an, un facebook inerte... L'ordinateur tient par contre une place importante et j'envoie pas mal de mails. Mais est-ce que je communique quand je converse à travers tchatchhh avec toi ?
J'espère que non.
Ton expérience me rappelle le mouvement Luddite du début du 19ème siècle qui, en s'opposant au flux industriel, a détruit les machines. Ils se sont soustraits au tout communiquant ambiant. Aujourd'hui, les hackers ont remplacé les luddites mais leur volonté n'est plus de saboter les machines, au contraire, la circulation des informations est primordiale pour leurs communautés. La Free Software Foundation a été fondée par Stallman dans les années 80 pour "lutter contre la rétention des logiciels", (je reprends ici une phrase du livre Libres enfants du savoir numérique), pour précisément libérer les codes sources et l'information. Les hackers s'opposent à la rétention d'informations des entreprises qui vendent des logiciels à codes sources fermés et participent pour cela au bon fonctionnement de l'ère informationnelle, nouveau visage du capitalisme.
Je trouve très vivifiant de s'inventer des modes d'être aux autres à travers des interfaces comme tchatchhh ou en se déconnectant, même un instant, comme tu l'as fait. Bien entendu, ce n'est en rien comparable avec le mouvement luddite, mais l'enrayement de l'hyper-machine est nécessaire et à tous les niveaux.
Un livre : Les luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent, éditions ère, 2006.

Sans voix

Karine
Je commence aujourd'hui ce dialogue avec toi, et le début de notre conversation clôture ma semaine de "Without interfaces"
J'ai donc passé une semaine à communiquer sans interfaces. Pas de téléphone, pas de sms, pas de mails, ni de skype ou de facebook...
Au delà du caractère un peu compliqué de la chose au niveau social - que je laisse de côté - ça a été surtout une semaine sans dialogues écrits.
L'expérience, plutôt banale somme toute, mais consciente, des mots sans matérialités (ce qu'ils ont quand ils sont imprimés, écrits sur un papier, où dans leur présence sur l'écran).
Un temps consacré à la parole immédiate et sonore, aux mots qui raisonnent, aux mots qui me possèdent plus que je ne les possède. Ceux qui sortent de mon corps mais qui n'ont pas eux-mêmes de corporalités... qui dès que je les forme, m'échappent.
Si j'exagèrerais un peu, je dirais : presque une expérience de cette dimension traumatique que peut-être la voix... (tu sais comme quand on écoute notre parole enregistrée, et qu'elle semble ne pas nous appartenir...).
C'est donc avec un certain soulagement et un réel plaisir que j'écris aujourd'hui, et pourtant, ce retour à la textualité n'a pas été sans un acte/un RDV manqué, puisque nous commençons cet échange en retard d'une journée.

mercredi 5 novembre 2008

conversation avec Julie Morel du mercredi 12 novembre au mercredi 26 novembre

En guise de présentation Julie Morel m'a donné un texte :

Bonjour Karine,
Pour notre premier échange, je cite Robert Barry.

“… J’ai recours aux mots parce qu’ils vont vers le spectateur pour lui parler. Les mots viennent de nous. ils ne sont pas étrangers. Ils comblent l’écart qui sépare le spectateur de l’oeuvre. Quand je lis les mots, quand je lis un livre, c’est presque comme si l’auteur me parlait. On dirait que la page se déroule à haute voix devant moi. Qu’elle me parle. Les mots ont beau être imprimés, c’est comme s’il m’adressaient la parole.” La lecture est une de mes activités préférées. Ce qui la rend fascinante, c'est que j'y envisage systématiquement les mots, malgré moi, d'abord leur dimension physique. Sur le papier, les mots sont avant tout des images. Puis je les lis, et tout de suite, comme le décrit Robert Barry, c’est une voix basse dans ma tête, comme extérieure à moi, qui dit le texte. Grâce aux mots, la lecture est une activité où je me sens toujours accompagnée.