Alika sortit vers 11h du cyber café Fuji d'Asakusa. Elle l'avait laissé désert. Personne ne dormait aussi tard qu'elle.
Elle était loin de Manabe-Jima. Ici, le ciel était gris, ou peut être était-ce la pollution, ou alors ses lentilles de contact qu'elle n'avait pas enlevées en trois jours, et qui commençaient à sérieusement lui gratter l'oeil gauche.
Mais la nuit, au cyber café, dans sa case de deux tatamis, la sensation des lentilles sous ses paupières la rassurait. Comme une protection supplémentaire, un échappatoire aux ronflements, au son d'un sac que l'on ouvre et referme furtivement, au re-démarage d'un PC, aux bruits étouffés de rires ou parfois de respirations du couple à côté pourtant discrets, mais qu'elle n'était pas encore prête à affronter.
Elle traversa la route. L'écran de l'office du tourisme à l'angle affichait "18 novembre 08". Elle tourna à droite pour une ruelle moins peuplée - on était jour de pèlerinage. Elle regarda le plan du quartier mi-souriante, mi-sourcillante.. comme s'il servait à quelque chose. Elle s'était perdue plusieurs fois, à cause de ce plan. Elle avait pensé prendre son stylo bille et le corriger de cet écart, mais elle s'imagina les regards des passants, leurs questions immédiates.
Oui, elle était à Tokyo. Désœuvrée. Elle se demanda comment c'était possible. Elle se remémora sa journée d'hier. Elle avait loué un chien pour une promenade. Elle l'avait emmené au parc. Elle ne se rappelait même pas avoir demandé son nom.
Au moins il faisait chaud.
Elle se décida enfin à prendre le train pour Hakusan. Elle s'imagina descendre du métro, traverser cette route calme, passer devant le traiteur dont la spécialité était les Kabocha no fukumeni - qu'elle-même aimait un peu raté : trop cuits, comme pâteux, partiellement caramélisé - puis entrer par le portail Shintô et prendre la rue qui descendait très légèrement. Laisser sur la droite le restaurant italien, et s'apercevoir que l'on peine un peu plus à chaque pas, que le souffle se faisait court au fur et à mesure que la population de chats se densifiait. Enfin, arriver à la deuxième porte, celle en béton. Et sur la droite les quelques maisons en bois, les quelques minuscules jardins, bien entretenus mais si arides malgré l'eau. Elle se vit monter chez Jiro. Elle soupira, puis sourit.