En guise de présentation V. m'a donné une image et un texte :


"A l'état de veille, j'étais aussi indéfini, aussi déchiré qu'en rêve. Je venais de franchir le Rubicon de la trentaine, j'avais passé un certain seuil, les papiers d'identité et les apparences extérieures faisaient de moi un homme mûr - que je n'étais pas - mais qu'étais-je donc ? Un homme de trente ans qui jouait au bridge ? Un homme qui travaillait à l'occasion et par intermittence, qui s'acquittait des petites activités courantes et avait des échéances ?
Quelle était ma situation ? J'allais dans les cafés et dans les bars, je rencontrais des gens et échangeaient avec eux des paroles, parfois même des pensées, mais mon état restait peu clair et je ne savais pas moi-même où était l'adulte et où était le blanc-bec. Ainsi, à ce tournant des années, je n'étais ni ceci, ni cela, je n'étais rien et les gens de mon âge, qui étaient mariés et occupaient déjà une position bien définie (sinon devant la vie, du moins dans l'administration), me traitaient avec une méfiance justifiée. (....)

- (...) Si tu ne veux pas devenir un homme de l'art, sois au moins un homme à femmes ou un homme de cheval, mais au moins qu'on sache à quoi s'en tenir... Qu'on sache à quoi s'en tenir...

(...)
En fait, cette situation ne pouvait durer éternellement. A l'horloge de la nature, les aiguilles avançaient implacables. Quand eurent percé mes dernières dents, les dents de sagesse, il fallut réfléchir. L'évolution était accomplie, le moment était venu de l'inévitable meurtre, l'homme fait devait tuer le garçon inconsolable, puis s'envoler comme un papillon en abandonnant la chrysalide. Quittant les brumes, le chaos, les troubles effusions, les tourbillons, les courants et les tumultes, les roseaux et les coassements de grenouille, je devais revêtir des formes claires, stylisées, me peigner, m'arranger, entrer dans la vie sociale des adultes et discuter avec eux."

Ferdydurke, Witold Gombrowicz