En guise de présentation, Virginie Poitrasson m'a donné un texte et une image :



Une fois, une seule fois peut-être nous étions sept dans le lit, tissés ensemble. La couche alignée face aux échafaudages les plus mentaux. Tout procédait par renvoi. Les boyaux s’étiraient à perte de vue, déroulés à même le sol. Le linge lui restait suspendu. Principalement des chemises de nuit. Tout était conduits. Nos bouches restaient entrouvertes pour laisser circuler l’air. Il fallait ventiler. Se faire traverser, se faire percer de mille minuscules coups d’aiguilles. Mais nous ne nous sommes jamais laissés complètement embobinés. Nous connaissions les lieux, la chambre rouge, ses paravents, ses grincements métalliques (fer et boiseries) et le déroulement attendu, par reflets alternés, de l’histoire. Chacun d’entre nous s’y moulait ou plutôt s’y modulait, parce que dans la modulation, il n’y a jamais arrêt pour démoulage et que moduler c’est mouler de manière continue et perpétuellement variable. Donc une fois, une fois seulement nous avons été sept dans le lit. Couchés, alignés ensemble les uns contre les autres. Reliés de fil rose. Même si ce n’est pas totalement vrai, car la vérité est dans la variation et que cette histoire n’est qu’une position, qu’un lieu, qu’un site, qu’une ligne issue de lignes. Une autre fois, une fois plus tard, ailleurs, autrement, nos mains, cruelles, s’étaient disjointes et nous avons alors élaboré tous les gestes, toutes les positions imaginables pour les rendre accessibles à nouveau les unes aux autres. Tendues, étirées, bras accoudés, ramenées, en oblique, contre des parois, en appui sur le sol, plongées dans un liquide, dans la chaleur de la cire, face à un miroir, rien ne les a ramenées. Elles sont restées disjointes jusqu’à cette fois, cette nouvelle fois, cette autre fois où nous étions tellement proches, d’une telle proximité que nous en devenions invisibles l’un pour l’autre, une sorte de sur-intimité, à la chaleur étouffante, qui ramenait nos corps à leur premier transport, et nous rappelait que nous avions un corps, réservoir d’eau, de sang, de bruits sourds, de profondeurs, un corps porteur d’obscur. Mais peut-être que toutes ces fois, dont je parle n’ont jamais eu lieu, ou peut-être ne sont-elles que de petites inclinations, de petites inflexions, aiguillons d’inquiétude de notre perception en constante variation.

Virginie Poitrasson – 2009 – extrait de PATCH (!)
Texte initialement publié dans la revue "D'ICI LÀ n°4" par www.publie.net.