Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

dimanche 20 juin 2010

épiphyte -- un outil? ou un agencement?

On verra si l'on ne parvient pas, avant la fin de ce cycle lunaire qui circonscrit notre conversation, à esquisser une petite topographie des épiphytes en oeuvre, ou du moins à dresser une petite typologie d'épiphytes possibles !

Je suis surpris de te voir décrire l'épiphyte comme un "outil" -- un outil mouvant, un outil pour l'action, un outil au service de ceux qui veulent se l'approprier. N'est-ce pas plutôt un paradigme ? Ou un agencement (pour parler deleuzien) ? Tel que je le comprends, un outil est un instrument utlisé pour réaliser une tâche, qui s'use sans se détruire (sans se consommer) lors de cette réalisation. Ce qui n'est pas une définition possible de l'épiphyte -- ce n'est même pas du même registre, ce qui est la raison pour laquelle l'épiphyte n'est pas non plus une machine. Dans ma tête, l'épiphyte était plutôt un modus vivendi, une façon de vivre, un mode d'être, tout simplement. Un outil est toujours subordonné à une fin ; avec l'outil ne sommes nous pas forcément dans une logique instrumentale, quel que soit son usage ou mésusage ? Que l'épiphyte ne soit pas un outil n'empêche personne d'"épiphyter" tactiquement. Tu m'excuseras ce néologisme, il me semble que la langue française, qui nous autorise à parasiter en toute impunité grammaticale, devrait s'enrichir de ce verbe, qui viendra logiquement s'épiphyter sur le corps de la langue "tout en le complexifiant et l'enrichissant."

l'épiphyte - repères

J'ai fait cette proposition à partir d'une expérience personnelle toujours à l'œuvre.
A partir d'une situation qui ne me convenait pas, en l'occurrence dans l'institution artistique, j'ai fait en sorte que cette situation se modifie en ma faveur, sans pour autant l'imposer et donc la révéler, sans quoi elle aurait été immédiatement reprise pour le compte de la situation initiale.
Je vais donc te décevoir, mais précisément, du fait de ce modus vivendi, je ne peux pas "topographier" les moments épiphytes.
Par contre, l'épiphyte est un outil au service de qui veut se l'approprier, en art ou ailleurs. Non seulement un outil de réflexion dont on se saisirait collectivement, mais aussi un outil pour l'action.

Le Nouvel esprit du capitalisme de Chiapello et Boltanski, livre écrit en 1999, lu pour ma part en 2000, a démontré que les critiques artiste et sociale, ont été depuis les années 70 systématiquement déjouées et intégrées par le capitalisme, toute tentative critique étant ainsi absorbée. A la critique artiste dénonçant un système oppressif, demandant plus de libertés (mai 68), le capitalisme a effectivement répondu en faveur d'une plus grande autonomie mais en transformant le contrôle par l'auto-contrôle et en développant un capitalisme désormais organisé selon un principe connexionniste.
Internet est non seulement devenu un des outils communicationnels privilégiés, mais aussi un modèle architectural appliqué à l'organisation de la société où la mobilité, la flexibilité, l'autonomie et la créativité sont les nouveaux diktats.

Je ne tiens pas à la discrétion ou à être en marge, underground qui tôt ou tard est récupéré par le courant dominant. Je ne tiens pas non plus à être au devant de la scène et ne brigue d'ailleurs aucune sorte de pouvoir. Il m'est donc nécessaire d'imaginer une tactique que j'utilise pour mon propre compte mais qui puisse être également perçue et réinvestie par d'autres en vue de générer des résistances suffisamment efficientes.

Contrairement au travail de Jean-Baptiste Farkas, qui m'intéresse beaucoup, mais qui mène, avec ses modes d'emploi pour passer à l'acte, des actions davantage parasitaires à mon sens, je ne propose pas de mode d'emploi à activer, mais un outil qui ne concerne que les protagonistes qui en feront usage.
Autrement dit, un outil mouvant, en redéfinition permanente selon le terrain, qui ne peut pas être fixé (et donc écrit comme avec le mode d'emploi).
En revanche, pour que cette proposition puisse faire partie du débat artistique, je souhaite la diffuser autant que possible avec les moyens qui commencent par cette conversation.