Pour ma ma part, je ne vois pas comment quelque chose peut être à la fois un outil et un mode opératoire. A force de surcharger le mot outil de significations on risque de le casser ou du moins à lui faire perdre sa spécificité (si tout est outil, plus rien ne l'est). Mais laissons cela de côté pour l'instant, et parlons comme tu le suggères de moyens sans fins.

Je te suis quand tu dis que l'épiphyte n'est pas un monde, ni une tactique pour nous libérer du monde dominant. Il s'agit, plutôt, de se servir de l'excédent généré par le hôte, pour survivre. Alors que le parasite abuse de la puissance excédentaire de son hôte, soit délibérément "pour nuire" soit "par nature", l'épiphyte en profite tout simplement. C'est un mode opératoire qui me fait penser à Georges Bataille qui, dans La Part maudite, soutient que c'est l'usage que fait une société de son excédent qui définit sa culture. L'épiphytisme qui n'est pas pris en compte par les économistes conventionnels puisqu'il ne fait pas partie de l'économie restreinte ; mais il fait partie intégrante de l'économie générale de tout monde où il est pratiqué.

Or ce qui me surprend c'est que d'une part tu refuses la pluralité des mondes et d'autre part affirme ta volonté de générer des résistances à ce monde-ci, seul monde qu'il y aurait. L'épiphyte bien conçu et bien mis en oeuvre, n'est-il pas un mode d'autonomisation du monde-hôte? Et en s'en autonomisant, ne finit-on pas faire émerger un autre... monde justement? Je ne vois pas pourquoi tout ce qu'il y a, tout ce qu'il peut y avoir serait LE monde, comme s'il n'y avait rien en dehors de ce qu'on appelle le monde -- des mondes-épiphytes potentiellement? Plus crucial, à mes yeux, est ceci: vivre en épiphyte me semble une façon d'exister dans la plus souveraine indifférence envers le monde hôte? Une façon de se donner le temps, le loisir de penser, de vivre -- et non seulement de survivre -- indépendemment du monde dominant, sans être assujetti à sa temporalité, etc. (En ce sens, dans notre société hautement productive ne peut-on définir la revendication du "revenu de vie garanti" initialement proposé par Thomas Paine au moment de la Révolution, soutenu aujourd'hui par toute une bande de hackers et slackers, comme une proposition épiphytique? http://appelpourlerevenudevie.org/) Dans ces conditions, la vie épiphytique devient tout autre chose qu'un mode de survivre au monde! Il devient un générateur de mondes autres qui, pourtant, ne sont autres que celui ici et maintenant. Mais "résister" c'est d'abord reconnaître le pouvoir de l'autre (afin de le transformer, mais toujours dans un deuxième temps, et toujours dans les termes, les temporalités définis par l'autre). Surtout, changer le monde hôte en résistant contre ses préceptes, c'est non seulement les reconnaître, c'est aussi subir les conséquences. L'intérêt de l'épiphyte n'est-il pas précisément de déplacer le lieu et le sens et les termes de la vie (et des idées etc) et non pas de "résister" à ceux qui sont toujours déjà prédéfinis?