Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

lundi 19 juillet 2010

de l'épiphyte comme métamodèle

Je ne suis pas vraiment d'accord que "Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème. Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir." Ce genre de raisonnement me paraît très hâtif, et le paradoxe (voire la contradiction) est bien mis en avant par le fait que tu formules cette critique via Internet... On pourrait dire que l'école pour tous est, elle aussi, un "dispositif de contrôle" qui apprend à lire et à écrire pour mieux asservir, ce qui est partiellement vrai dans un certain usage -- car tout dépend de l'usage qu'on en fait. Platon, qui déjà ne supportait pas que le peuple lit et écrit, aurait sûrement exécré cet espace de la parole libérée qu'est Internet! Mais le vrai problème n'est-il pas qu'une certaine logique d'accumulation, à savoir le web 2.0, au lieu de libérer la parole, tend désormais à la privatiser? Et, comme tu suggères, à faire participer l'usager à sa propre dépossession? A faire de lui un agent de son auto-exploitation? Internet comme dispositif d'interconnectivité, de collaboration inter-cérébrale et de mise en commun d'intellectualité, est un formidable multiplicateur d'énergies -- qui donne lieu à ce qu'Antoine Moreau appelle à très juste titre le "miracle contemporain" qu'est Wikipédia. Je me souviens, quand j'étais chercheur, mes collègues passaient beaucoup de temps à dénigrer wikipédia (ses supposées erreurs pourtant facilement corrigibles à tout moment par quiconque, son prétendu applatissement de l'hiérarchie des objets dignes de définition), en fin de compte parce qu'il constitue la plus puissante machine de guerre contre la culture de l'expertise jamais mise en marche.

Tout cela pour dire que je te suis s'il s'agit d'une critique de web 2.0 mais pas d'Internet comme tel. Peut-être y a t-il quelque chose à retenir pour notre discussion de l'épiphyte -- qui arrive à son terme avec la fin du cycle lunaire qui le circonscrivait. Une critique totalisante d'Internet s'informe presque forcément d'un certain métarécit, qui l'inscrit dans une logique instrumentalisante, une sorte de dialectique de la raison totalisante. Mais l'épiphytique ne semble pas nommer un métarécit, mais bien plutôt ce que Félix Guattari -- dans son usage sauvage des mots -- appelle un métamodèle. Non pas dans le sens où l'épiphytique modèle l'agir mais dans la mesure où il propose un agencement collectif au-delà de tout modèle. Autrement dit, l'épiphytique puise sa propre logique et cohérence des agencements aux il se réfère.

Je vis ces temps-ci chez mon ami Brian Holmes qui est parti, lui, vivre à Chicago. Je fais un usage épiphytique de son apartement, notamment de son excellente bibliothèque. Ce matin je feuillète un ouvrage par un certain Gary Genosko, Félix Guattari An Aberrant Introduction, et tombe sur ce passage souligné au crayon:

In Guattari's conceptual nomenclature, metamodels are not to be confused with metanarratives because they eschew universality for the sake of singularity, and the self-constitution of references, organization, relations, and limits. This makes Guattari's metamodel akin to a continuous process of automodelization that attempts to extract its own consistency... from the components of the assemblages to which it relates.

En marge, Brian notait au crayon: "This is interesting"

Je suis d'accord avec lui. Et d'autant plus quand je lis, également crayonné de sa main, ce commentaire en bas de la page, ceci:

"akin to" means that the dynamics of thinking in the metamodel is similar to the automodelization that synthesizes a whole out of a heterogeneous assemblage

Quelqu'un qui lisait notre conversation en ligne me faisait remarquer l'autre jour que s'inspirer d'un écosystème ou d'un agencement organique comme l'épiphyte pour repenser le vivre ensemble humain était éminemment problématique et rappelait des moments peu glorieux de la pensée politique. Que dire? Sinon que l'épiphytique n'appartient plus à la biologie, mais nomme un mode d'automodélisation dynamique qui synthétise un tout à partir d'agencements hétérogènes?

samedi 17 juillet 2010

donnez-nous des dollars pour un google épiphyte


Oui, je me sens proche de la pensée et du travail de Christine Lapostolle, écrivain et enseignante en culture générale aux Beaux-Arts de Quimper.
C'est d'ailleurs avec elle que le premier moment épiphyte a eu lieu à Quimper.
C'est une complice.
Descriptions, qui est l'une de ses entreprises littéraires, réécrit les témoignages recueillis. Je suis d'accord avec toi sur "[...] le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". "
Dans un boulot fait ensemble, duo pour 13 mots et un paysage, qui est un dialogue entre un lecteur (moi) et un écrivain (elle), je reprends l'un de ses textes extrait du livre nous arrivons, Seuil, 2006 :
Page 82 : Toi l'homme dont je partage la vie tu reproches aux femmes de toujours écrire sur leurs amours. Nous marchons sur un sentier de forêt et tu dis : "Vous appartenez toutes à la même classe sociale, vous avez les mêmes références, la même culture, vous aimez les mêmes livres, vous prenez le thé ensemble, vous faites les magasins, vous allez au théâtre et c'est vous qui écrivez les livres. Toujours vous. Qu'ai-je à faire de vos états d'âme ? Qu'ai-je à faire de vos amours ? Pourquoi pas les ouvrières, pourquoi pas les chômeuses, les poissonnières, les camionneuses ? Et quand il y a une ouvrière dans un livre, ce n'est pas elle qui parle, c'est encore vous qui l'avez inventée et qui parlez à sa place. Vous devriez arrêter de vous exprimer. Vous devriez avoir ce courage-là, cette élégance." Voilà pourquoi, estimes-tu, tu n'as plus de raison de t'intéresser à la littérature, qui est une affaire de gens de la même classe qui se racontent entre eux les mêmes histoires en faisant varier l'ordre des phrases d'un livre à l'autre. Tout le monde devrait pouvoir écrire. Si on voulait vraiment renouveler la littérature, il faudrait pendant des années publier tout ce qui s'écrit. "Tout sauf les livres que vous faites. Et peut-être là commencerait-on à entrevoir quelque chose de différent.
Je fais un commentaire de cet extrait au mot "résistance" :
Écrire avec des mots ou avec des images quand on ne sait pas avec des mots. La vie s'écrit sur Internet. La vie privée et minuscule. Seulement, elle s'oublie encore plus vite qu'elle ne s'écrit. Masse de mots et d'images muée en bruissement indifférent. Se raconter c'est prouver aux autres que l'on existe. Lire une existence incite à écrire la sienne. Le déferlement des récits de soi est en place. Je n'ai rien à dire dit Charles Pennequin. Je n'ai pas à parler. J'ai à me taire. Un petit peu. Dans les mots.
Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème.
Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir.
La vie des hommes infâmes, dirait Foucault, n'est plus écrite à travers des rapports de police, mais par les hommes eux-mêmes sur Internet.
Il vaut mieux se taire parfois et le dire.
Et aussi, comment écrire sans être noyé dans la masse, comment conserver sa singularité ?

Il y a certainement une question d'échelle dans l'épiphyte. Une structure est déjà trop imposante, et comme tu le dis "molaire", alors qu'une prolifération à la barbe de ces structures me semble bien plus intéressante. A la fois mobile et perçante, "sa capacité à se propager sans changer d'échelle."

lundi 12 juillet 2010

échelles

A la lumière de ton dernier billet, puis suite à ma lecture enthousiaste des "descriptions" de Christine Lapostolle, je pense maintenant comprendre quelque chose d'essentiel de ton approche du moment épiphytique (vu ma capacité régulièrement vérifiée à faire fausse route, un tel optimisme est sans doute imprudent...): à savoir que pour toi le moment épiphyte se caractérise voire se définit par son échelle modeste. Il me semble que pour toi, le "moment" de l'épiphyte évoque avant tout une certaine humilité d'échelle, et seulement dans un second temps une façon une durée en dehors d'une temporalité (car susceptible de se dilater ou se contracter infiniment). Une structure qui est objectivement épiphytique ne peut être décrite comme un moment épiphytique si elle dépasse une certaine échelle; la puissance de l'épiphyte résiderait dans sa modestie, sa précarité, sa capacité à se propager sans changer d'échelle. L'épiphytique sera moléculaire (jamais molaire) ou ne sera pas.

Si je ne me trompe en avançant cette hypothèse, je vois tout à fait ton affinité avec le travail de Christine Lapostolle, lorsqu'elle écrit par exemple: "Je ne suis pas une institution, ni une entreprise, je suis une personne, j'enseigne dans une école des beaux-Arts et je suis écrivain. J'éprouve un certain malaise devant la façon dont il m'est rendu compte à grande échelle de la situation présente par ceux qui détiennent le pouvoir d'images et de paroles." Un certain malaise en effet... le mot est justement et délibérément faible... Il y aurait beaucoup à dire par rapport à cette approche et les contradictions qui lui sont inhérentes et auxquelles nous nous débattons constamment. Par exemple, les enseignants dans l'éducation supérieure ne sont pas détenir un certain "pouvoir d'images et de paroles". Par exemple, le célèbre paradoxe évoqué par Marx par rapport à la paysannerie française dans son 18e Brumaire me vient à l'esprit: "Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés." C'est en quelque sorte l'impératif documentaire, le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". Le vrai malaise est peut-être surtout de se retrouver détenteur/rice d'un certain pouvoir d'images et de paroles dans une situation où la majorité en est privée de façon systématique -- et les nuits des prolétaires qui nous font rêver restent largement chimériques.

Cela dit, je suis séduit par l'idée d'un recueil de moments épiphytiques en ligne, car l'internet est une sorte de différentiel entre deux échelles: entre l'infiniment modeste et l'entièrement mondiale. Plus le paradoxe est fort, plus la disparité d'échelles est marquée, et mieux ça sera à mon avis. C'est également ce que semble penser Christine Lapostolle quand elle dit qu'elle croit "au très petit et au très grand". Et pourtant, et pourtant... l'engouement pour la micro-échelle, le microévénement, la micropolitique depuis quelques années (s'appuyant sur les écrits de Félix Guattari et Michel De Certeau, merveilleusement bien articulée entre autres par Pascal Nicolas le Strat) n'est pas sans poser le problème suivant: pendant que nous, épiphytes, nous consacrons à créer des micro-initiatives les unes plus expérimentales et fines que les autres, soucieux d'éviter des pièges que nous connaissons bien, d'autres, plus parasitiques d'esprit, se consacrent à leurs macro-initiatives méga-molaires qui nous pourrissent la vie sur terre. Prenons par exemple ce que je considère être aujourd'hui le projet molaire et parasite le plus néfaste: google. Ça peut paraître absurde de dire que google est pire que l'Église catholique ou l'industrie militaire américaine, mais dans une certaine mesure google est aujourd'hui le fer de lance du capitalisme à venir et des modes d'accumulations qui seront les siens. Voici un passage d'un article très éclairant de Matteo Pasquinelli, "Google’s PageRank Algorithm: A Diagram of the Cognitive Capitalism and the Rentier of the Common Intellect" (que je cite puisqu'il parle de google comme "parasite"):

Google is defined as a parasite of the digital datascape as, on one hand, it provides benevolent free services but, on the other hand, it accumulates value through a pervasive platform of web advertisement (Adsense and Adwords). More importantly, Google establishes its own proprietary hierarchy of value for each node of the internet and becomes then the first systematic global rentier of the common intellect. Third, a political response can be conceptualised and organised only by reversing the chain of value production (blatantly: ‘Reclaiming your page rank’) instead of indulging in a nominal resistance to the ‘digital Panopticon’.

Je partage son scepticisme quant à la "résistance" souvent largement nominale; je comprends également son désir de passer à l'échelle de l'adversaire (Reprenons notre page rank!), car à chaque fois qu'on fait une recherche sur google, nous nourissons le parasite de notre plus-value cognitive et affective. Nos désirs, nos idées, nos idées, notre intellect constituent le hôte de ce parasite. Le vrai projet politique aujourd'hui -- le plus ambitieux, le plus urgent aussi -- ne serait-ce pas de concevoir un moteur de recherche épiphytique, dont l'algorithme serait capable de rivaliser avec celui de google en termes d'efficacité mais en produisant de tout autres résultats? Et conçu non pas (comme google) dans une logique d'accumulation aux dépens de la collectivité mais (plutôt comme wikipédia) dans un esprit de mutualisation de l'intellectualité de masse?

décrire

A ta dernière question, je répondrais : en recueillant des descriptions de moments épiphytes.
J'ai travaillé il y a peu avec l'écrivain Christine Lapostolle qui a entrepris un site de descriptions en recueillant des témoignages de personnes qui décrivent leurs activités. La plupart du temps, ces personnes racontent en quoi consiste leur travail. Il y a d'abord une rencontre, un enregistrement et un texte réécrit par Christine que l'on peut lire sur son site.
Ce qui m'intéresse dans cette démarche, c'est le recueil des faits avec le plus de détails possibles, sans interprétation et jugement.
J'ai fait un film dans lequel Christine parle de ce qu'est "décrire"; décrire est par exemple Louons maintenant les grands hommes de James Agee et Walker Evans. Dans cet ouvrage, dans lequel sont regroupés textes et photographies, Agee et Evans décrivent dans les moindres détails, jusqu'à la poussière dans les tiroirs, la vie de familles très pauvres vivant au sud des États-Unis. Christine dit dans le film qu'Agee a redonné en mots la richesse que les paysans n'ont pas.
Je trouve sa remarque très juste et le travail d'Agee et Evans remarquable. Il y a une démesure dans la description qui dépasse la tradition journalistique et même sociologique.
J'envisage donc de recueillir des moments épiphytes sous le mode descriptif, un mode descriptif que je préciserai en faisant, mais qui me semble le plus approprié pour ces moments.
Dans un premier temps, tout serait visible sur un site Internet.

jeudi 8 juillet 2010

de l'ombre, épiphyte de la lumière

Oui, je dirais même que l'épiphyte ne concerne l'art que très accessoirement. Les relations pouvant se décrire comme épiphytiques -- les tentatives de vivre-avec autrement -- sont innombrables. Peu sont pensées comme relevant de l'art. Et celles qui le sont, sont difficilement détectables (et d'autant moins si on ne les nomme pas) dans la mesure où rien ne distingue une proposition artistique de la simple réalité ordinaire sauf le cadre performatif -- le cadre qui, une fois mise en place, "performe" ou active la proposition. Quelqu'un se fait licencier de son travail, mais s'arrange pour toucher le chômage pendant un an, utilisant ce temps partiellement rémunéré pour écrire un livre: dans le contexte du capitalisme postfordiste contemporain, il pourrait très bien dire qu'il s'agit pour lui d'un moment épiphytique. C'est d'ailleurs, grosso modo, la position de la bande de Multitudes et du post-opéraisme en général, et la raison pour laquelle ils ont consacré autant de réflexion à l'intermittance. Si, en plus, la personne est un peu au fait des pratiques néoconceptuelles en art, elle peut comprendre et penser son arrangement épiphytique comme relevant de l'art. C'est grosso modo la position d'Au travail / At work, même s'il y a un penchant chez certains d'entre eux pour le parasite (pas chez tous, loin s'en faut, je pense notamment à Saint Thomas l'Imposteur, qui est un véritable as de l'épiphytique). Quelqu'un fait un séminaire dans une voiture de métro ou un autobus, se servant du lieu si généreusement mis à disposition; quelqu'un, ou quelques unes, sous des latitudes plus au sud, plante des graines de papayes dans des terrains vagues -- s'inspirant peut-être de l'exemple des Bêcheurs du XVIIe siècle en Angleterre à l'époque de la clôture des "commons" -- pour cultiver des fruits sans être propriétaire ni squatteur; quelqu'un d'autre se sert de la formidable capacité de stockage de l'internet pour scanner et mettre à disposition en ligne des livres qu'il a envie de partager; dans des exemples comme ça, et dans tant d'autres que je connais, que tu connais, que nous expérimentons tous tout le temps, il y a de l'épiphytique à l'oeuvre. La question n'est pas d'abord de savoir s'il s'agit d'une proposition pensée comme étant artistique; cette question là est secondaire.

Cela dit, je trouve qu'il y a quelque chose dans l'épiphyte qui plaît à la sensibilité artistique contemporaine: une certaine justesse, une certaine finesse dans l'attitude dissidente mais intelligente adoptée face au pouvoir et aux ressources disponibles.

Mais ce qui me semble crucial, que ce soit pensé comme relevant de l'art ou pas, mais différemment dans chaque cas de figure, est de savoir comment documenter des/nos relations épiphytiques de façon à ce qu'elles ne soient pas perdues pour la postérité (je veux dire pour l'imaginaire, la pensée, la réflexion) et pour que ceux qui les ont mises en oeuvre ne se sentent pas dépossédés. Le désir de reconnaissance est légitime, mais comme tu l'as fait observer non sans vigueur, il faut procéder avec circonspection pour ne pas contredire l'esprit et la logique même de l'épiphytique. En somme, comment assurer la joyeuse contagion épiphytique que l'on ne peut que souhaiter tout en respectant l'ombre où l'épiphyte prospère?

mardi 6 juillet 2010

l'objet de l'épiphyte n'est pas forcément l'art

Je ne sais pas si l'inexistant me permet d'y voir plus clair, car même si je suis tout à fait d'accord pour reconnaître avec toi l'existence d'un monde de l'art dominant, je ne me positionne pas tactiquement contre. Je dis bien "tactiquement", cela ne veut pas dire que j'accepte, au contraire, je cherche avec l'épiphyte un moyen de "vivre avec" autrement.
Ce qui signifie aussi que je ne délimite pas systématiquement des frontières entre lemondedel'artdominant et de ce qui n'en relève pas, même s'il y a toujours un lien entre le centre et ses périphéries, quand la périphérie est possible, les frontières étant tellement poreuses et mouvantes.

Jean-Claude Moineau est à l'origine de deux concepts : l'art sans art et l'art sans identité d'art.
Le premier est quand il n'y a pas d'intention d'art alors que le spectateur le reçoit comme de l'art. Le second est quand il y a intention d'art sans qu'il y ait pour autant réception d'art. Dans les deux cas, l'usage de ce qui est proposé est déterminant, l'artiste ne possède pas le pouvoir d'indexer ce qui est ou ce qui n'est pas. Peut-être qu'il y a de l'inexistant là-dedans ? J'en ai l'impression.

Mais l'épiphyte va au-delà. L'épiphyte déborde le champ de l'art et s'adresse aussi aux personnes qui ne se sentent pas concernées par l'art; ce que tu soulignes également.

jeudi 1 juillet 2010

théorie de l'inexistant

Tant que les inévitables mésententes survenant au cours de la conversation ne nuisent pas au support, nous restons fidèles au cadre épiphytique, me semble-t-il.

J'ai envie d'aborder en profondeur la question des traces obliques laissées par des moments épiphytes (par ouï-dire, fragments de récit et autres cicatrices sur le réel), mais je persiste à penser que les enjeux ontologiques méritent plus de dévéloppement. Je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire que l'épiphyte inexiste. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'a pas d'être. Nous n'aurions pas cette conversation si nous pensions que l'épiphyte n'a pas d'être; nous nous efforçons, par tatonnements, de formuler ce que c'est. Mais son existence est une inexistence. La formulation est sèche, mais voici ce que dit Alain Badiou de l'inexistant dans sa Logiques des mondes: "La chose est dans le monde, mais son apparaître dans le monde est la destruction de son identité. Donc, l'être-là de cet être est d'être un inexistant du monde." C'est presque comme s'il pensait aux moments épiphytes en écrivant cela! En tout cas, la théorie de l'inexistant joue un rôle-clé dans sa pensée (dont je ne suis d'ailleurs pas un adepte) car c'est précisément parce qu'il y a de l'inexistant qui commande qu'un événement puisse survenir. Cela est vrai pour tout me semble-t-il, peut-être surtout pour l'épiphytique.

Badiou a même formulé un théorème pour expliquer l'idée -- un peu rebarbatif à la première lecture, mais tout à fait dans la lignée de notre dialectique. Il s'énonce ainsi: "Si une multiplicité apparaît dans un monde, un élément de cette multiplicité et un seul est un inexistant du monde." Essayons de traduire en humain, rappelant que l'inexistant n'est certainement pas le néant, ni le vide, mais seulement ce dont l'apparition est mesurée dans un monde par le dégré minimal. Traduisons ainsi donc: dans le monde de l'art dominant, caractérisé par l'exigence d'un degré maximal d'apparaître, l'épiphyte est l'inexistant propre des multiplicités artistiques. L'épiphyte c'est ce qui est entièrement soustrait à la sphère de la présentation artistique. Mais "artistique" ici vaut "politique", puisque le propre interne à l'épiphyte est le vivre-ensemble. On peut également traduire cette logique vers d'autres champs où les épiphytes sont à l'oeuvre: économiques, cybernétiques, pédagogiques, you name it... On peut créer des épiphytes, les analyser (avec précaution certes) mais si on prend les règles d'apparition du monde artistique / politique, il n'y apparaît pas. Il est là, mais avec le degré d'apparition minimale auquel tu tiens. En trop, mais apparaissant sous l'aspect du trop peu, il est "hors la loi".

Cela dit, je ne pense pas que nous puissions suivre plus loin Badiou sur ce point dans le contexte de l'épiphyte. Car pour lui, un jour ou l'autre, l'inexistant doit basculer dans l'existant en changeant le monde: il faut que le monde change pour que l'assignation à l'existance, donc l'inexistant, le point de non-apparaître d'une multiplicité dans un monde, change en même temps. J'ai même l'impression que l'inexistant est censé préparer ce changement par une puissance négative inhérente à ce qui inexiste -- ce qui relève davantage d'une logique parasitaire. Mais déjà de pouvoir penser l'inexistant comme faisant partie d'une multiplicité au sein d'un monde donné, nous permet de voir bien plus clair.

?

Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?!
Pourquoi cette question ? Je t'ai déjà répondu.
Pourquoi me faire glisser sur une pente en omettant ce que je raconte. Sans prendre en compte ma conception de l'épiphyte qui est pourtant simple ?
L'augmenter conceptuellement est ce que nous devrions faire.
Te souviens-tu au moins, lorsque j'ai donné ma proposition de Moment épiphyte chez moi, que je soulignais déjà cet aspect du masqué en relatant ma propre expérience épiphytique ?

Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers.
C'est toi qui as parlé d'expert dans ton billet précédent. Tu m'attribues des mots que toi-même tu as introduit.
Tu ne comprends pas ou tu fais semblant de ne pas comprendre mais je ne me considère pas comme expert. Je n'aime pas le rôle que tu m'assignes.
Je ne suis certainement pas experte mais tu m'obliges à défendre ma proposition pour ne pas en être dépossédée.

Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre.
Je n'ai pas invalidé mon moment épiphyte que tu as cité et décrit partiellement.

Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité.
Mais pourquoi serait-elle perdue ? Elle ne fait que commencer !

les furtifs, les hors la loi, et les autres

Un épiphyte n'a donc pas besoin de validation et ne souffre ni déclaration ni désignation sous peine d'invalidation (selon une certaine logique, quelque chose qui ne peut pas être validé ne devrait pas non plus pouvoir être invalidé). Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?! Les orchidées, elles, sont déclarées et recensées. Il me semble, mais je ne suis pas sûr, que les exemples que j'ai cités sont structurellement épiphytiques -- c'est pour cela que je t'ai soumis ma petite liste d'épiphytes possibles. Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers. Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre. C'est comme si, en matière d'épiphytes, quelque chose cesse d'être dès lors qu'il est nommé. La puissance anéantissante de la nomination! Normalement les choses viennent à apparaître pour ce qu'elles sont à partir du moment où l'on les nomme... Ou bien l'épiphyte a une ontologie bien particulière qui m'échappe encore, ou bien tu fais un usage très sélectif du terme pour parler exclusivement des épiphytes furtifs. Cela dit, un espion ne cesse pas d'être -- encore moins d'avoir été -- un espion quand on le reconnaît comme tel; seulement son efficience est affaiblie dans le contexte où l'on l'expose.

Bien entendu, l'histoire des épiphytes m'intéresse. Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité. Et les épiphytes furtifs posent un problème aigü à cet égard, puisque tout l'enjeu semble être de produire des effets dans le réel sans que l'on sache que ces effets-là sont dus à un épiphyte. Procéder par ouï-dire de sorte que l'épiphyte se propage, contagieux mais insoupçonné, passant d'un corps à l'autre à l'insu de tous; perceptible seulement, sans jamais être perçu comme tels, par des ondulations incongrues laissées sur la surface des choses. L'existence même des épiphytes serait hypothétique, au même titre que l'antimatière -- la matière noire des astrophysiciens -- dont l'invisible présence ne se laisse induire ou conjecturer qu'à partir des anomalies constatées dans la causalité prévisible des corps. Nous sommes là, au degré maximal, carrément "hors la Loi." Comme l'écrit Ghérasim Luca, dans "La Proie s’ombre": Être hors la loi / Voilà la question / Et l’unique voie de la quête. Le vrai hors-la-loi (tu parles d'impunité), c'est celui qui s'en va sans laisser de pistes, seulement des traces. Reste en effet à interroger le statut singulier de ces traces obliques, car en tant que documents d'un phénomène non seulement invisible mais inexemplifiable et non déclaré, elles portent seules la responsabilité de la postérité du moment épiphytique dans l'imaginaire collectif.