Un épiphyte n'a donc pas besoin de validation et ne souffre ni déclaration ni désignation sous peine d'invalidation (selon une certaine logique, quelque chose qui ne peut pas être validé ne devrait pas non plus pouvoir être invalidé). Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?! Les orchidées, elles, sont déclarées et recensées. Il me semble, mais je ne suis pas sûr, que les exemples que j'ai cités sont structurellement épiphytiques -- c'est pour cela que je t'ai soumis ma petite liste d'épiphytes possibles. Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers. Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre. C'est comme si, en matière d'épiphytes, quelque chose cesse d'être dès lors qu'il est nommé. La puissance anéantissante de la nomination! Normalement les choses viennent à apparaître pour ce qu'elles sont à partir du moment où l'on les nomme... Ou bien l'épiphyte a une ontologie bien particulière qui m'échappe encore, ou bien tu fais un usage très sélectif du terme pour parler exclusivement des épiphytes furtifs. Cela dit, un espion ne cesse pas d'être -- encore moins d'avoir été -- un espion quand on le reconnaît comme tel; seulement son efficience est affaiblie dans le contexte où l'on l'expose.

Bien entendu, l'histoire des épiphytes m'intéresse. Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité. Et les épiphytes furtifs posent un problème aigü à cet égard, puisque tout l'enjeu semble être de produire des effets dans le réel sans que l'on sache que ces effets-là sont dus à un épiphyte. Procéder par ouï-dire de sorte que l'épiphyte se propage, contagieux mais insoupçonné, passant d'un corps à l'autre à l'insu de tous; perceptible seulement, sans jamais être perçu comme tels, par des ondulations incongrues laissées sur la surface des choses. L'existence même des épiphytes serait hypothétique, au même titre que l'antimatière -- la matière noire des astrophysiciens -- dont l'invisible présence ne se laisse induire ou conjecturer qu'à partir des anomalies constatées dans la causalité prévisible des corps. Nous sommes là, au degré maximal, carrément "hors la Loi." Comme l'écrit Ghérasim Luca, dans "La Proie s’ombre": Être hors la loi / Voilà la question / Et l’unique voie de la quête. Le vrai hors-la-loi (tu parles d'impunité), c'est celui qui s'en va sans laisser de pistes, seulement des traces. Reste en effet à interroger le statut singulier de ces traces obliques, car en tant que documents d'un phénomène non seulement invisible mais inexemplifiable et non déclaré, elles portent seules la responsabilité de la postérité du moment épiphytique dans l'imaginaire collectif.