Tant que les inévitables mésententes survenant au cours de la conversation ne nuisent pas au support, nous restons fidèles au cadre épiphytique, me semble-t-il.

J'ai envie d'aborder en profondeur la question des traces obliques laissées par des moments épiphytes (par ouï-dire, fragments de récit et autres cicatrices sur le réel), mais je persiste à penser que les enjeux ontologiques méritent plus de dévéloppement. Je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire que l'épiphyte inexiste. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'a pas d'être. Nous n'aurions pas cette conversation si nous pensions que l'épiphyte n'a pas d'être; nous nous efforçons, par tatonnements, de formuler ce que c'est. Mais son existence est une inexistence. La formulation est sèche, mais voici ce que dit Alain Badiou de l'inexistant dans sa Logiques des mondes: "La chose est dans le monde, mais son apparaître dans le monde est la destruction de son identité. Donc, l'être-là de cet être est d'être un inexistant du monde." C'est presque comme s'il pensait aux moments épiphytes en écrivant cela! En tout cas, la théorie de l'inexistant joue un rôle-clé dans sa pensée (dont je ne suis d'ailleurs pas un adepte) car c'est précisément parce qu'il y a de l'inexistant qui commande qu'un événement puisse survenir. Cela est vrai pour tout me semble-t-il, peut-être surtout pour l'épiphytique.

Badiou a même formulé un théorème pour expliquer l'idée -- un peu rebarbatif à la première lecture, mais tout à fait dans la lignée de notre dialectique. Il s'énonce ainsi: "Si une multiplicité apparaît dans un monde, un élément de cette multiplicité et un seul est un inexistant du monde." Essayons de traduire en humain, rappelant que l'inexistant n'est certainement pas le néant, ni le vide, mais seulement ce dont l'apparition est mesurée dans un monde par le dégré minimal. Traduisons ainsi donc: dans le monde de l'art dominant, caractérisé par l'exigence d'un degré maximal d'apparaître, l'épiphyte est l'inexistant propre des multiplicités artistiques. L'épiphyte c'est ce qui est entièrement soustrait à la sphère de la présentation artistique. Mais "artistique" ici vaut "politique", puisque le propre interne à l'épiphyte est le vivre-ensemble. On peut également traduire cette logique vers d'autres champs où les épiphytes sont à l'oeuvre: économiques, cybernétiques, pédagogiques, you name it... On peut créer des épiphytes, les analyser (avec précaution certes) mais si on prend les règles d'apparition du monde artistique / politique, il n'y apparaît pas. Il est là, mais avec le degré d'apparition minimale auquel tu tiens. En trop, mais apparaissant sous l'aspect du trop peu, il est "hors la loi".

Cela dit, je ne pense pas que nous puissions suivre plus loin Badiou sur ce point dans le contexte de l'épiphyte. Car pour lui, un jour ou l'autre, l'inexistant doit basculer dans l'existant en changeant le monde: il faut que le monde change pour que l'assignation à l'existance, donc l'inexistant, le point de non-apparaître d'une multiplicité dans un monde, change en même temps. J'ai même l'impression que l'inexistant est censé préparer ce changement par une puissance négative inhérente à ce qui inexiste -- ce qui relève davantage d'une logique parasitaire. Mais déjà de pouvoir penser l'inexistant comme faisant partie d'une multiplicité au sein d'un monde donné, nous permet de voir bien plus clair.