Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

jeudi 1 juillet 2010

théorie de l'inexistant

Tant que les inévitables mésententes survenant au cours de la conversation ne nuisent pas au support, nous restons fidèles au cadre épiphytique, me semble-t-il.

J'ai envie d'aborder en profondeur la question des traces obliques laissées par des moments épiphytes (par ouï-dire, fragments de récit et autres cicatrices sur le réel), mais je persiste à penser que les enjeux ontologiques méritent plus de dévéloppement. Je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire que l'épiphyte inexiste. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'a pas d'être. Nous n'aurions pas cette conversation si nous pensions que l'épiphyte n'a pas d'être; nous nous efforçons, par tatonnements, de formuler ce que c'est. Mais son existence est une inexistence. La formulation est sèche, mais voici ce que dit Alain Badiou de l'inexistant dans sa Logiques des mondes: "La chose est dans le monde, mais son apparaître dans le monde est la destruction de son identité. Donc, l'être-là de cet être est d'être un inexistant du monde." C'est presque comme s'il pensait aux moments épiphytes en écrivant cela! En tout cas, la théorie de l'inexistant joue un rôle-clé dans sa pensée (dont je ne suis d'ailleurs pas un adepte) car c'est précisément parce qu'il y a de l'inexistant qui commande qu'un événement puisse survenir. Cela est vrai pour tout me semble-t-il, peut-être surtout pour l'épiphytique.

Badiou a même formulé un théorème pour expliquer l'idée -- un peu rebarbatif à la première lecture, mais tout à fait dans la lignée de notre dialectique. Il s'énonce ainsi: "Si une multiplicité apparaît dans un monde, un élément de cette multiplicité et un seul est un inexistant du monde." Essayons de traduire en humain, rappelant que l'inexistant n'est certainement pas le néant, ni le vide, mais seulement ce dont l'apparition est mesurée dans un monde par le dégré minimal. Traduisons ainsi donc: dans le monde de l'art dominant, caractérisé par l'exigence d'un degré maximal d'apparaître, l'épiphyte est l'inexistant propre des multiplicités artistiques. L'épiphyte c'est ce qui est entièrement soustrait à la sphère de la présentation artistique. Mais "artistique" ici vaut "politique", puisque le propre interne à l'épiphyte est le vivre-ensemble. On peut également traduire cette logique vers d'autres champs où les épiphytes sont à l'oeuvre: économiques, cybernétiques, pédagogiques, you name it... On peut créer des épiphytes, les analyser (avec précaution certes) mais si on prend les règles d'apparition du monde artistique / politique, il n'y apparaît pas. Il est là, mais avec le degré d'apparition minimale auquel tu tiens. En trop, mais apparaissant sous l'aspect du trop peu, il est "hors la loi".

Cela dit, je ne pense pas que nous puissions suivre plus loin Badiou sur ce point dans le contexte de l'épiphyte. Car pour lui, un jour ou l'autre, l'inexistant doit basculer dans l'existant en changeant le monde: il faut que le monde change pour que l'assignation à l'existance, donc l'inexistant, le point de non-apparaître d'une multiplicité dans un monde, change en même temps. J'ai même l'impression que l'inexistant est censé préparer ce changement par une puissance négative inhérente à ce qui inexiste -- ce qui relève davantage d'une logique parasitaire. Mais déjà de pouvoir penser l'inexistant comme faisant partie d'une multiplicité au sein d'un monde donné, nous permet de voir bien plus clair.

?

Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?!
Pourquoi cette question ? Je t'ai déjà répondu.
Pourquoi me faire glisser sur une pente en omettant ce que je raconte. Sans prendre en compte ma conception de l'épiphyte qui est pourtant simple ?
L'augmenter conceptuellement est ce que nous devrions faire.
Te souviens-tu au moins, lorsque j'ai donné ma proposition de Moment épiphyte chez moi, que je soulignais déjà cet aspect du masqué en relatant ma propre expérience épiphytique ?

Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers.
C'est toi qui as parlé d'expert dans ton billet précédent. Tu m'attribues des mots que toi-même tu as introduit.
Tu ne comprends pas ou tu fais semblant de ne pas comprendre mais je ne me considère pas comme expert. Je n'aime pas le rôle que tu m'assignes.
Je ne suis certainement pas experte mais tu m'obliges à défendre ma proposition pour ne pas en être dépossédée.

Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre.
Je n'ai pas invalidé mon moment épiphyte que tu as cité et décrit partiellement.

Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité.
Mais pourquoi serait-elle perdue ? Elle ne fait que commencer !

les furtifs, les hors la loi, et les autres

Un épiphyte n'a donc pas besoin de validation et ne souffre ni déclaration ni désignation sous peine d'invalidation (selon une certaine logique, quelque chose qui ne peut pas être validé ne devrait pas non plus pouvoir être invalidé). Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?! Les orchidées, elles, sont déclarées et recensées. Il me semble, mais je ne suis pas sûr, que les exemples que j'ai cités sont structurellement épiphytiques -- c'est pour cela que je t'ai soumis ma petite liste d'épiphytes possibles. Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers. Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre. C'est comme si, en matière d'épiphytes, quelque chose cesse d'être dès lors qu'il est nommé. La puissance anéantissante de la nomination! Normalement les choses viennent à apparaître pour ce qu'elles sont à partir du moment où l'on les nomme... Ou bien l'épiphyte a une ontologie bien particulière qui m'échappe encore, ou bien tu fais un usage très sélectif du terme pour parler exclusivement des épiphytes furtifs. Cela dit, un espion ne cesse pas d'être -- encore moins d'avoir été -- un espion quand on le reconnaît comme tel; seulement son efficience est affaiblie dans le contexte où l'on l'expose.

Bien entendu, l'histoire des épiphytes m'intéresse. Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité. Et les épiphytes furtifs posent un problème aigü à cet égard, puisque tout l'enjeu semble être de produire des effets dans le réel sans que l'on sache que ces effets-là sont dus à un épiphyte. Procéder par ouï-dire de sorte que l'épiphyte se propage, contagieux mais insoupçonné, passant d'un corps à l'autre à l'insu de tous; perceptible seulement, sans jamais être perçu comme tels, par des ondulations incongrues laissées sur la surface des choses. L'existence même des épiphytes serait hypothétique, au même titre que l'antimatière -- la matière noire des astrophysiciens -- dont l'invisible présence ne se laisse induire ou conjecturer qu'à partir des anomalies constatées dans la causalité prévisible des corps. Nous sommes là, au degré maximal, carrément "hors la Loi." Comme l'écrit Ghérasim Luca, dans "La Proie s’ombre": Être hors la loi / Voilà la question / Et l’unique voie de la quête. Le vrai hors-la-loi (tu parles d'impunité), c'est celui qui s'en va sans laisser de pistes, seulement des traces. Reste en effet à interroger le statut singulier de ces traces obliques, car en tant que documents d'un phénomène non seulement invisible mais inexemplifiable et non déclaré, elles portent seules la responsabilité de la postérité du moment épiphytique dans l'imaginaire collectif.