Oui, je dirais même que l'épiphyte ne concerne l'art que très accessoirement. Les relations pouvant se décrire comme épiphytiques -- les tentatives de vivre-avec autrement -- sont innombrables. Peu sont pensées comme relevant de l'art. Et celles qui le sont, sont difficilement détectables (et d'autant moins si on ne les nomme pas) dans la mesure où rien ne distingue une proposition artistique de la simple réalité ordinaire sauf le cadre performatif -- le cadre qui, une fois mise en place, "performe" ou active la proposition. Quelqu'un se fait licencier de son travail, mais s'arrange pour toucher le chômage pendant un an, utilisant ce temps partiellement rémunéré pour écrire un livre: dans le contexte du capitalisme postfordiste contemporain, il pourrait très bien dire qu'il s'agit pour lui d'un moment épiphytique. C'est d'ailleurs, grosso modo, la position de la bande de Multitudes et du post-opéraisme en général, et la raison pour laquelle ils ont consacré autant de réflexion à l'intermittance. Si, en plus, la personne est un peu au fait des pratiques néoconceptuelles en art, elle peut comprendre et penser son arrangement épiphytique comme relevant de l'art. C'est grosso modo la position d'Au travail / At work, même s'il y a un penchant chez certains d'entre eux pour le parasite (pas chez tous, loin s'en faut, je pense notamment à Saint Thomas l'Imposteur, qui est un véritable as de l'épiphytique). Quelqu'un fait un séminaire dans une voiture de métro ou un autobus, se servant du lieu si généreusement mis à disposition; quelqu'un, ou quelques unes, sous des latitudes plus au sud, plante des graines de papayes dans des terrains vagues -- s'inspirant peut-être de l'exemple des Bêcheurs du XVIIe siècle en Angleterre à l'époque de la clôture des "commons" -- pour cultiver des fruits sans être propriétaire ni squatteur; quelqu'un d'autre se sert de la formidable capacité de stockage de l'internet pour scanner et mettre à disposition en ligne des livres qu'il a envie de partager; dans des exemples comme ça, et dans tant d'autres que je connais, que tu connais, que nous expérimentons tous tout le temps, il y a de l'épiphytique à l'oeuvre. La question n'est pas d'abord de savoir s'il s'agit d'une proposition pensée comme étant artistique; cette question là est secondaire.

Cela dit, je trouve qu'il y a quelque chose dans l'épiphyte qui plaît à la sensibilité artistique contemporaine: une certaine justesse, une certaine finesse dans l'attitude dissidente mais intelligente adoptée face au pouvoir et aux ressources disponibles.

Mais ce qui me semble crucial, que ce soit pensé comme relevant de l'art ou pas, mais différemment dans chaque cas de figure, est de savoir comment documenter des/nos relations épiphytiques de façon à ce qu'elles ne soient pas perdues pour la postérité (je veux dire pour l'imaginaire, la pensée, la réflexion) et pour que ceux qui les ont mises en oeuvre ne se sentent pas dépossédés. Le désir de reconnaissance est légitime, mais comme tu l'as fait observer non sans vigueur, il faut procéder avec circonspection pour ne pas contredire l'esprit et la logique même de l'épiphytique. En somme, comment assurer la joyeuse contagion épiphytique que l'on ne peut que souhaiter tout en respectant l'ombre où l'épiphyte prospère?