A la lumière de ton dernier billet, puis suite à ma lecture enthousiaste des "descriptions" de Christine Lapostolle, je pense maintenant comprendre quelque chose d'essentiel de ton approche du moment épiphytique (vu ma capacité régulièrement vérifiée à faire fausse route, un tel optimisme est sans doute imprudent...): à savoir que pour toi le moment épiphyte se caractérise voire se définit par son échelle modeste. Il me semble que pour toi, le "moment" de l'épiphyte évoque avant tout une certaine humilité d'échelle, et seulement dans un second temps une façon une durée en dehors d'une temporalité (car susceptible de se dilater ou se contracter infiniment). Une structure qui est objectivement épiphytique ne peut être décrite comme un moment épiphytique si elle dépasse une certaine échelle; la puissance de l'épiphyte résiderait dans sa modestie, sa précarité, sa capacité à se propager sans changer d'échelle. L'épiphytique sera moléculaire (jamais molaire) ou ne sera pas.

Si je ne me trompe en avançant cette hypothèse, je vois tout à fait ton affinité avec le travail de Christine Lapostolle, lorsqu'elle écrit par exemple: "Je ne suis pas une institution, ni une entreprise, je suis une personne, j'enseigne dans une école des beaux-Arts et je suis écrivain. J'éprouve un certain malaise devant la façon dont il m'est rendu compte à grande échelle de la situation présente par ceux qui détiennent le pouvoir d'images et de paroles." Un certain malaise en effet... le mot est justement et délibérément faible... Il y aurait beaucoup à dire par rapport à cette approche et les contradictions qui lui sont inhérentes et auxquelles nous nous débattons constamment. Par exemple, les enseignants dans l'éducation supérieure ne sont pas détenir un certain "pouvoir d'images et de paroles". Par exemple, le célèbre paradoxe évoqué par Marx par rapport à la paysannerie française dans son 18e Brumaire me vient à l'esprit: "Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés." C'est en quelque sorte l'impératif documentaire, le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". Le vrai malaise est peut-être surtout de se retrouver détenteur/rice d'un certain pouvoir d'images et de paroles dans une situation où la majorité en est privée de façon systématique -- et les nuits des prolétaires qui nous font rêver restent largement chimériques.

Cela dit, je suis séduit par l'idée d'un recueil de moments épiphytiques en ligne, car l'internet est une sorte de différentiel entre deux échelles: entre l'infiniment modeste et l'entièrement mondiale. Plus le paradoxe est fort, plus la disparité d'échelles est marquée, et mieux ça sera à mon avis. C'est également ce que semble penser Christine Lapostolle quand elle dit qu'elle croit "au très petit et au très grand". Et pourtant, et pourtant... l'engouement pour la micro-échelle, le microévénement, la micropolitique depuis quelques années (s'appuyant sur les écrits de Félix Guattari et Michel De Certeau, merveilleusement bien articulée entre autres par Pascal Nicolas le Strat) n'est pas sans poser le problème suivant: pendant que nous, épiphytes, nous consacrons à créer des micro-initiatives les unes plus expérimentales et fines que les autres, soucieux d'éviter des pièges que nous connaissons bien, d'autres, plus parasitiques d'esprit, se consacrent à leurs macro-initiatives méga-molaires qui nous pourrissent la vie sur terre. Prenons par exemple ce que je considère être aujourd'hui le projet molaire et parasite le plus néfaste: google. Ça peut paraître absurde de dire que google est pire que l'Église catholique ou l'industrie militaire américaine, mais dans une certaine mesure google est aujourd'hui le fer de lance du capitalisme à venir et des modes d'accumulations qui seront les siens. Voici un passage d'un article très éclairant de Matteo Pasquinelli, "Google’s PageRank Algorithm: A Diagram of the Cognitive Capitalism and the Rentier of the Common Intellect" (que je cite puisqu'il parle de google comme "parasite"):

Google is defined as a parasite of the digital datascape as, on one hand, it provides benevolent free services but, on the other hand, it accumulates value through a pervasive platform of web advertisement (Adsense and Adwords). More importantly, Google establishes its own proprietary hierarchy of value for each node of the internet and becomes then the first systematic global rentier of the common intellect. Third, a political response can be conceptualised and organised only by reversing the chain of value production (blatantly: ‘Reclaiming your page rank’) instead of indulging in a nominal resistance to the ‘digital Panopticon’.

Je partage son scepticisme quant à la "résistance" souvent largement nominale; je comprends également son désir de passer à l'échelle de l'adversaire (Reprenons notre page rank!), car à chaque fois qu'on fait une recherche sur google, nous nourissons le parasite de notre plus-value cognitive et affective. Nos désirs, nos idées, nos idées, notre intellect constituent le hôte de ce parasite. Le vrai projet politique aujourd'hui -- le plus ambitieux, le plus urgent aussi -- ne serait-ce pas de concevoir un moteur de recherche épiphytique, dont l'algorithme serait capable de rivaliser avec celui de google en termes d'efficacité mais en produisant de tout autres résultats? Et conçu non pas (comme google) dans une logique d'accumulation aux dépens de la collectivité mais (plutôt comme wikipédia) dans un esprit de mutualisation de l'intellectualité de masse?