Je ne suis pas vraiment d'accord que "Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème. Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir." Ce genre de raisonnement me paraît très hâtif, et le paradoxe (voire la contradiction) est bien mis en avant par le fait que tu formules cette critique via Internet... On pourrait dire que l'école pour tous est, elle aussi, un "dispositif de contrôle" qui apprend à lire et à écrire pour mieux asservir, ce qui est partiellement vrai dans un certain usage -- car tout dépend de l'usage qu'on en fait. Platon, qui déjà ne supportait pas que le peuple lit et écrit, aurait sûrement exécré cet espace de la parole libérée qu'est Internet! Mais le vrai problème n'est-il pas qu'une certaine logique d'accumulation, à savoir le web 2.0, au lieu de libérer la parole, tend désormais à la privatiser? Et, comme tu suggères, à faire participer l'usager à sa propre dépossession? A faire de lui un agent de son auto-exploitation? Internet comme dispositif d'interconnectivité, de collaboration inter-cérébrale et de mise en commun d'intellectualité, est un formidable multiplicateur d'énergies -- qui donne lieu à ce qu'Antoine Moreau appelle à très juste titre le "miracle contemporain" qu'est Wikipédia. Je me souviens, quand j'étais chercheur, mes collègues passaient beaucoup de temps à dénigrer wikipédia (ses supposées erreurs pourtant facilement corrigibles à tout moment par quiconque, son prétendu applatissement de l'hiérarchie des objets dignes de définition), en fin de compte parce qu'il constitue la plus puissante machine de guerre contre la culture de l'expertise jamais mise en marche.

Tout cela pour dire que je te suis s'il s'agit d'une critique de web 2.0 mais pas d'Internet comme tel. Peut-être y a t-il quelque chose à retenir pour notre discussion de l'épiphyte -- qui arrive à son terme avec la fin du cycle lunaire qui le circonscrivait. Une critique totalisante d'Internet s'informe presque forcément d'un certain métarécit, qui l'inscrit dans une logique instrumentalisante, une sorte de dialectique de la raison totalisante. Mais l'épiphytique ne semble pas nommer un métarécit, mais bien plutôt ce que Félix Guattari -- dans son usage sauvage des mots -- appelle un métamodèle. Non pas dans le sens où l'épiphytique modèle l'agir mais dans la mesure où il propose un agencement collectif au-delà de tout modèle. Autrement dit, l'épiphytique puise sa propre logique et cohérence des agencements aux il se réfère.

Je vis ces temps-ci chez mon ami Brian Holmes qui est parti, lui, vivre à Chicago. Je fais un usage épiphytique de son apartement, notamment de son excellente bibliothèque. Ce matin je feuillète un ouvrage par un certain Gary Genosko, Félix Guattari An Aberrant Introduction, et tombe sur ce passage souligné au crayon:

In Guattari's conceptual nomenclature, metamodels are not to be confused with metanarratives because they eschew universality for the sake of singularity, and the self-constitution of references, organization, relations, and limits. This makes Guattari's metamodel akin to a continuous process of automodelization that attempts to extract its own consistency... from the components of the assemblages to which it relates.

En marge, Brian notait au crayon: "This is interesting"

Je suis d'accord avec lui. Et d'autant plus quand je lis, également crayonné de sa main, ce commentaire en bas de la page, ceci:

"akin to" means that the dynamics of thinking in the metamodel is similar to the automodelization that synthesizes a whole out of a heterogeneous assemblage

Quelqu'un qui lisait notre conversation en ligne me faisait remarquer l'autre jour que s'inspirer d'un écosystème ou d'un agencement organique comme l'épiphyte pour repenser le vivre ensemble humain était éminemment problématique et rappelait des moments peu glorieux de la pensée politique. Que dire? Sinon que l'épiphytique n'appartient plus à la biologie, mais nomme un mode d'automodélisation dynamique qui synthétise un tout à partir d'agencements hétérogènes?