Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

vendredi 17 décembre 2010

Cat, chat, tchatchhh, etc.

Pas facile de finir notre conversation sur une histoire de vidéo de chat, et pourtant je vais essayer ce challenge. En anglais le mot chat est "cat" et "chatter" signifie discuter.

En français, l'homonymie deviendrait une opportunité de langage. Chat signifie autant l’animal que la discussion. Donc il me paraît une bonne fin de conversation pour tchatchhh.

Ce film est un film dit de "Clic cinéma". Le spectateur clique par plaisir d’en voir plus. Dans ce contexte, ce geste prend une résonnance très pavlovienne. Le souvenir des précédents clics ramène à cet autre clic. Le geste de cliquer est très fréquent car on clique au moins à chaque fin de film et parfois pendant le film, (pour lire les commentaires par exemple). Le clic cinéma est avant tout lié à l’action et la réaction. Le clic cinéma produit des morceaux qui sont souvent dans une ambiance de répétition qu’on peut voir et revoir. Chatouiller le chat et susciter une réaction de sa part. Répéter l’opération et ainsi de suite. Les commentaires réagissent aussi sur ce principe d’action / réaction.



Surprised Kitty devient la quintessence de films de chats amateur concentrant à lui seul un réseau mimétique où le film qui marche le mieux exerce le plus grand pouvoir mimétique sur les autres ; ce registre très prolifique de vidéos de chats domestiques a de nombreux points communs avec les vidéo à caractère érotique / pornographique.

Films de chat et films pornos ont en communs l’élasticité des corps. Le chat est un animal interactif, joueur par nature, transformant n’importe quel objet en jeu, pelote, ficelle, bout, de papier. Il n’est pas surprenant qu’il devienne une star des films en ligne. Le chat des cartoons qui retombe sur ses pattes après avoir effectué des acrobaties, s'est étiré ou déplié passant par des ouvertures minuscules, son corps élastique défie les logiques de la morphologie humaine. Si les films de chat et de porno se retrouvent tous deux comme sujets de prédilection on pourrait y retrouver cette même attirance pour une malléabilité des corps, allié au désir d’outrepasser leurs limites.


Le chat comme l’a démontré Chris Marker est l'animal photogénique par excellence dont le regard semble dire plus qu’il n’y parait, toujours sûr de lui, marchant sans bruit, il est donc très bon acteur de sketches à profusion, tel un Buster Keaton de documentaire amateur animalier sans le savoir.

mardi 14 décembre 2010

surprised kitty (original)

La vidéo surprised kitty appartient peut-être au registre "membracide", mais pas à celui de l'art. Serait-ce là notre nouveau kitsch remplaçant la carte postale ?
Ce qui est surprenant, c'est le mot "original" ajouté à côté du titre comme si cette vidéo avait fait l'objet de multiple versions et que l'originale, même pour la vidéo la plus banale qui soit, ait une valeur supplémentaire. Comme si aussi, l'originalité dépendait aujourd'hui de la popularité d'une vidéo évaluée au nombre de clics. Ce qui peut sembler paradoxal étant donné que l'originalité se fonde habituellement sur un modèle unique, non reproductible, alors qu'avec cet exemple il semblerait que l'originalité soit définie au contraire par un maximum de visibilité, fondant l'originale en creux.
Est-ce là une manifestation de l'art de la communication ?
Même si je peux percevoir dans tes propos une critique d'un tout communiquant, comment te positionnes-tu ?

mardi 7 décembre 2010

Art membracide

Il me semble qu’au contraire l’article explique les différences notables entre conversation et exposition et va dans le sens de ce que tu dis tout en tissant de multiples et subtiles liens et en croisant différents artistes qu’on a peu l’habitude de voir ensemble et en mettant en lumière des manières de converser.

Dans La fin de la solitude,William Deresiewicz émet l’hypothèse qu’Internet suscite une connexion permanente et une impossible solitude (ou isolement). L’internaute est incité à manifester sa présence en réagissant face aux multiples signaux qui émanent de ses terminaux. On ne compte plus le nombre de messages écrits et oraux qu’il reçoit et envoie chaque jour.

Il devient un être hypercommuniquant dont le comportement serait à rapprocher des insectes membracides d’Amazonie. Ces membracides, insectes qui font vibrer les plantes se servent de leurs excroissances pour percevoir les messages, Danièle Boone expliquent qu'ils “échangent sans cesse des signaux avec les autres individus en permanente interaction avec leur milieu, mais la multitude des signaux échangés à des distance variables produit aussi une rumeur ambiante dont le signal pourrait être brouillé ou se brouiller. “



Le demi-diable Centrotus cornutus in copula...(photo P.Falatico)

Comme l’explique William Deresiewicz si l’appareil photo et la caméra suscitent un culte de la célébrité, l’ordinateur et la numérisation ont lancé le culte de la connexion généralisée des choses et des êtres, “la grande terreur contemporaine serait d’être anonyme. […] Nous ne vivons que dans notre relation aux autres, et la solitude ou l’idée de solitude disparait progressivement de nos vies.” Est-ce que la fin de l’isolement provoque l’absence de conditions pour faire émerger une pensée ? Ou une activité de réflexion ou de méditation ? Dans ce contexte, comment percevoir une œuvre ? L’œuvre nécessite une attention de la part du spectateur. Celui-ci, de la caverne platonicienne aux fantasmagories en passant par le théâtre, le cinématographe et la télévision, a développé des systèmes où les œuvres s’observent dans un dispositif d‘attention et de perception particulière.
Tout ça pour dire, que le tout communicationnel génère une forme d'art, qui procède d'impulsions/réactions, de vibrations communicationnelles. Un art qui se voit comme les hits, les meilleurs chansons. Il suscite des réactions et provoque de nombreux textes sur les blogs. Loin du silence de la grotte caverneuse, cet art sert de communication, et on pourrait le qualifier d'art membracide. Dans ce registre, je classerais la vidéo très célèbre Surprised Kitty dans la catégorie de l'utra membracide.

jeudi 2 décembre 2010

converser vs communiquer

Je connais le texte de Liliane Terrier mais je ne sais pas vraiment où il veut en venir. Il n'y a pas de spécificité conversationnelle au net car la conversation peut survenir à n'importe quel moment, peut-être plus facilement autour d'un bon repas, sur un siège qui porte ce nom, sur un banc public, pendant un vernissage...
Certes, les dispositifs du web, notamment à travers les réseaux sociaux, entretiennent un certain bavardage, mais sont-ce réellement des situations conversationnelles ?
"L'art réduit à la conversation entre artistes, pendant le temps de leurs projets individuels, serait cet échange, une sorte d'expérience collective qui interroge ce qu'est l'art aujourd'hui, la conversation devenant œuvre et théorie de l'art. Le caractère à la fois collectif, spiritualisé et dématérialisé de l'art est réaffirmé. Il trouve sa logique évidente, son enveloppe et sa forme sur le net, outil qui vient à point dans la logique de l'époque."
Ce paragraphe, relevé au tout début du texte de Liliane Terrier, est une citation des propos de Paul Devautour sur lesquels elle s'appuie pour avancer l'idée que la conversation remplacerait l'exposition.
L'exposition ne s'est pas éteinte et la conversation n'est pas encore très pratiquée en art. Je dirais même que l'exposition s'est renforcée et qu'elle offre le modèle quasi exclusif de la visibilité artistique aujourd'hui. Le format de l'art est l'exposition, les œuvres sont façonnées pour l'exposition.
Pour moi, il ne s'agit pas de remplacer la conversation par l'exposition - quand bien même cela pourrait arriver ! - mais de proposer des expériences de conversations. Je discutais récemment avec une connaissance de ce qui l'occupait en ce moment, et sa réponse a été de m'énumérer les expositions en cours et les œuvres qu'il avait bien placées dans des manifestations cotées sans m'expliquer de quoi étaient faites ces œuvres et quels étaient les enjeux des expositions en question. Bref, nous n'avons pas parlé d'art.
C'est assez symptomatique de ce qui se trame majoritairement en art aujourd'hui.
Plus loin dans son texte, Liliane Terrier mentionne l'esthétique de la communication, dont Fred Forest est l'instigateur, pour parler de la conversation comme médium artistique.
Je suis vraiment opposée à cette théorie, dont wikipedia ne présente qu'un raccourci factuel, qui repose sur un art mettant en avant l'immatériel mais en s'appuyant sur l'information et la communication comme matériaux artistiques. L'esthétique de la communication cherche à faire de la communication même une forme en tentant de se démarquer du schéma classique de l'exposition.
Cette théorie, qui dénonce l'espace clos du musée et de la galerie, est contradictoire car elle agit uniquement dans l'espace du réseau en limitant son action dans un territoire donné, celui d'Internet, déterminé par le médium informatique, et sélectionne une production ancrée dans une démarche auto-produisant ses référents, à savoir le numérique, sa réalité virtuelle, explorant son monde en perpétuelle évolution basé sur la circulation, produisant des œuvres émanant et interrogeant ce contexte. Cet espace se construit intrinsèquement selon ses propres spécificités, se cloisonne sur lui-même et s'autonomise, non pas à l'inverse du musée mais bien à l'instar du musée.
Or l'art n'est pas la communication. L'artiste n'a pas de message à communiquer. Au vue de l'histoire médiatique, la communication du message implique une dictature du sens que les artistes s'efforcent de détourner, en opposant non pas une autre signification, un autre message, mais en remettant en cause le sens, alors non plus commun et homogène mais multiple et critiqué.
"Créer a toujours été autre chose que communiquer. L'important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle." (Deleuze).