Je connais le texte de Liliane Terrier mais je ne sais pas vraiment où il veut en venir. Il n'y a pas de spécificité conversationnelle au net car la conversation peut survenir à n'importe quel moment, peut-être plus facilement autour d'un bon repas, sur un siège qui porte ce nom, sur un banc public, pendant un vernissage...
Certes, les dispositifs du web, notamment à travers les réseaux sociaux, entretiennent un certain bavardage, mais sont-ce réellement des situations conversationnelles ?
"L'art réduit à la conversation entre artistes, pendant le temps de leurs projets individuels, serait cet échange, une sorte d'expérience collective qui interroge ce qu'est l'art aujourd'hui, la conversation devenant œuvre et théorie de l'art. Le caractère à la fois collectif, spiritualisé et dématérialisé de l'art est réaffirmé. Il trouve sa logique évidente, son enveloppe et sa forme sur le net, outil qui vient à point dans la logique de l'époque."
Ce paragraphe, relevé au tout début du texte de Liliane Terrier, est une citation des propos de Paul Devautour sur lesquels elle s'appuie pour avancer l'idée que la conversation remplacerait l'exposition.
L'exposition ne s'est pas éteinte et la conversation n'est pas encore très pratiquée en art. Je dirais même que l'exposition s'est renforcée et qu'elle offre le modèle quasi exclusif de la visibilité artistique aujourd'hui. Le format de l'art est l'exposition, les œuvres sont façonnées pour l'exposition.
Pour moi, il ne s'agit pas de remplacer la conversation par l'exposition - quand bien même cela pourrait arriver ! - mais de proposer des expériences de conversations. Je discutais récemment avec une connaissance de ce qui l'occupait en ce moment, et sa réponse a été de m'énumérer les expositions en cours et les œuvres qu'il avait bien placées dans des manifestations cotées sans m'expliquer de quoi étaient faites ces œuvres et quels étaient les enjeux des expositions en question. Bref, nous n'avons pas parlé d'art.
C'est assez symptomatique de ce qui se trame majoritairement en art aujourd'hui.
Plus loin dans son texte, Liliane Terrier mentionne l'esthétique de la communication, dont Fred Forest est l'instigateur, pour parler de la conversation comme médium artistique.
Je suis vraiment opposée à cette théorie, dont wikipedia ne présente qu'un raccourci factuel, qui repose sur un art mettant en avant l'immatériel mais en s'appuyant sur l'information et la communication comme matériaux artistiques. L'esthétique de la communication cherche à faire de la communication même une forme en tentant de se démarquer du schéma classique de l'exposition.
Cette théorie, qui dénonce l'espace clos du musée et de la galerie, est contradictoire car elle agit uniquement dans l'espace du réseau en limitant son action dans un territoire donné, celui d'Internet, déterminé par le médium informatique, et sélectionne une production ancrée dans une démarche auto-produisant ses référents, à savoir le numérique, sa réalité virtuelle, explorant son monde en perpétuelle évolution basé sur la circulation, produisant des œuvres émanant et interrogeant ce contexte. Cet espace se construit intrinsèquement selon ses propres spécificités, se cloisonne sur lui-même et s'autonomise, non pas à l'inverse du musée mais bien à l'instar du musée.
Or l'art n'est pas la communication. L'artiste n'a pas de message à communiquer. Au vue de l'histoire médiatique, la communication du message implique une dictature du sens que les artistes s'efforcent de détourner, en opposant non pas une autre signification, un autre message, mais en remettant en cause le sens, alors non plus commun et homogène mais multiple et critiqué.
"Créer a toujours été autre chose que communiquer. L'important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle." (Deleuze).