Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

mardi 31 juillet 2012

d'Edimbourg



Avec l'écriture c'est pratique, il y a la position du narrateur qui est une position « entre ».
Entre celui qui écrit et les choses qu'il ou elle raconte. Cela permet du jeu, du jeu avec le je – et ce « je » de l'écriture devient autre chose que le "je" qui colle à vos propos dans la vraie vie...
Dans la peinture, il y a le peintre et puis c'est tout. Avec plus ou moins d'empathie, plus ou moins de marques directement expressives de sa présence. Mais on n'a pas inventé d'instance intermédiaire pour dire quelque chose comme « le narrateur ».
Vermeer et son compatriote et contemporain Rembrandt représentent autour de cette questions deux pôles opposés. Rembrandt, par sa manière de peindre, sa main, sa trace, sa présence dans le geste, n'arrête pas de dire qu'il est là, dans la toile. Trois cents ans après, on sent toujours le lien de ses peintures avec son corps... La présence de Vermeer ne s'exprime pas directement – c'est distant, c'est calculé, c'est léché... Mais, comme tu l'as dit plusieurs fois, on sent aussi qu'il est là, où ? comment ? il faut chercher, il faut se poser des questions. C'est comme la différence entre une grosse haleine avinée et un souffle. Il y en a un qui n'a pas peur des rôts, de la sueur, du sperme et de la merde et l'autre qui aspire, peut-être pas à être un pur esprit, mais à refabriquer un monde comme une sorte de magicien, en faisant oublier que la peinture c'est du travail manuel - Vermeer aurait sans doute été content de pouvoir être photographe...
Je ne sais pas où commence la position du voyeur. Il y a un tableau où Vermeer nous met explicitement en position d'épier, c'est dans La lettre d'amour d'Amsterdam dont j'ai parlé dans mon dernier billet: on regarde, par l'encadrement d'une porte surmontée d'un rideau, au fond d'une pièce dont l'entrée est barrée par une paire de socques et un balai qui traîne, un sujet qu'on pourrait croire anodin: l'échange d'une lettre entre une femme et sa servante. Pourquoi ce dispositif ? Dans l'intimité même d'un intérieur où on vit, il peut toujours y a voir quelqu'un qui regarde, quelqu'un qui regarde de l'intérieur - et peut-être que ce sont les lieux eux-mêmes qui vous regardent... Ce qui est caractéristique chez Vermeer c'est que (je pense que le mot intrusion est trop fort) ce regard se porte sur des choses innocentes du point de vue du voyeurisme classique – rien de troublant pour les sens... Mais il s'agit de nous faire sentir que regarder, comme peindre, est un acte qui implique. Le spectateur, le peintre l'a été avant lui, est tout sauf passif ; c'est le contraire du spectateur tel que le définit Debord !
Oh là là j'ai du mal à sortit des lieux communs sur ces questions... mais tu vas peut-être m'aider !

dimanche 29 juillet 2012

Un matin au Llyod Hotel


J'ai déjà séjourné au Lloyd Hotel et je me souviens que chaque chambre était unique, aménagée par un designer différent, et que l'art y tenait une place importante.
La vidéo dont tu parles est peut-être une œuvre, ce qui me semble tout à fait probable.
Cela dit, peu importe que ce soit l’œuvre d'un artiste, du moment qu'elle t'apparaisse à cette occasion, dans cette chambre, comme une œuvre, ou du moins, que tu éprouves une expérience artistique. J'ai déjà à maintes reprises cherché le nom de l'artiste qui avait réalisé ce qui me semblait être l’œuvre d'un artiste, en découvrant plus tard et par hasard qu'il s'agissait en fait d'un teasing, c'est à dire l’œuvre d'une agence de pub. Agence bien avertie, qui se nourrit de ce qui se fait en art, œuvrant ainsi à masquer dans un premier temps la marque pour laquelle elle travaille. La lessive ne fait plus vendre, il faut maintenant un rêve de lessive. Tu as remarqué comme tout est blanc au Lloyd Hotel !
Peut-être que certaines scènes de Vermeer m'ont l'air confiné parce qu'elles offrent un point de vue de voyeur, comme si le spectateur voyait par la petite lucarne une scène qu'il ne devait pas voir. Peut-être aussi, est-ce là, l'une des ambitions de Vermeer, intégrer le regardeur, y compris lui-même, dans la scène qui se déroule sous ses yeux. Jasmin se réveille...

jeudi 26 juillet 2012

Amsterdam, Lloyd Hotel



Quand on allume la télévision dans la chambre 102 de l'hôtel Lloyd à Amsterdam, on tombe en premier lieu sur un court film, une vidéo, dont je n'ai pas compris le statut d'abord car j'ai cru à un programme de télévision comme un autre, alors que passant en boucle cette vidéo doit tenir lieu de quelque chose comme un fond d'écran.
Pendant quelques minutes, tout en fredonnant sur fond de percussions discrètes, une jeune femme, avec des gestes ralentis et qui se veulent je pense voluptueux, astique un intérieur blanc et lumineux, assez vide, où on ne perçoit pas le moindre grain de poussière. D'abord on voit en gros plan les plumes de casoar d'un long plumeau, puis une suite de plans où, à genoux, debout sur un lit, penchée sur une fenêtre, avec des brosses douces, des balais, des éponges, cette femme nettoie et époussette ; elle caresse même de ses chiffons deux personnages immobiles... Dans une galerie d'art on ne ferait sans doute pas très attention, là c'est étrange de se retrouver avec de telles images dans une chambre d'hôtel qui ressemble au décor filmé. Je n'ai encore interrogé personne sur la présence de cette vidéo mais, passant mes journées à contempler en peinture des intérieurs hollandais du XVIIe siècle parfaitement briqués et présentés au summum de leur éclat, je ne peux m'empêcher de voir ce choix comme une sorte de prolongation de ces préoccupations outrancièrement domestiques.
Pour ma part, je n'ai pas une grande passion pour le ménage, mais il m'est arrivé, comme à tout le monde sans doute, en nettoyant, de sentir que cette activité pourrait ne jamais avoir de fin et absorber définitivement mon temps. De percevoir, en nettoyant les sols, les objets, les carreaux, une sorte d'invitation à ne plus se consacrer qu'à cela - une vie entièrement occupée à rendre un petit bout de monde plus propre, plus luisant, plus doux, plus net...
Dans le tableau de Vermeer dit La lettre d'amour que je regardais hier au Rijkmuseum, servante et maîtresse échangent un regard complice autour d'une lettre dont le spectateur ne saura rien. Il est pour se consoler invité à poser les yeux sur la pièce luxueuse et pas rangée dans laquelle sont méticuleusement décrits une corbeille à linge qui traine, un coussin par terre, un balai et des socques qui encombrent l'entrée – une vraie atmosphère du matin dans une maison où on ouvre portes et fenêtres pour faire entrer l'air, où on ne craint pas de faire bouger les choses en l'honneur de cette unité de temps très respectable qu'est la journée qui commence.
Non, moi je ne trouve pas que les intérieurs de Vermeer soient confinés, au contraire.

mardi 24 juillet 2012

Image secondaire


Au centre du tableau, il y a derrière l'homme une peinture dont on ne distingue pas le dessin. L'image projette une masse sombre et contraste avec la lumière de la fenêtre juste à côté.
Ce "trou noir" figure pourtant un paysage, une ouverture donc, dans cet intérieur avec une fenêtre dont on ne devine jamais l'extérieur.
Beaucoup de scènes peintes par Vermeer se jouent en huit-clos. Malgré les globes, cartes, vaisselles et autres indices pointant vers divers horizons, les tableaux dessinent un espace confiné et intimiste jusqu'à ressentir la présence insistante du peintre pourtant absent de la représentation.
L'atelier du peintre, visible et au centre de sa peinture ? Le peintre exposé dans les murs de son atelier ?
Tu te déplaces et écris depuis un itinéraire déterminé par la présence de Vermeer. Où que tu ailles, tu es habitée par le peintre qui n'est quasiment jamais sorti de chez lui.
Je t'imagine écrire dans une chambre d'hôtel, en changer tous les deux jours, écrire encore dans une autre chambre d'hôtel.
Est-ce que le papier peint de la chambre teinte le contenu du billet que tu vas poster ? Est-ce que le paysage traversé impressionne le texte ?
N'y-a-t-il que les tableaux ?

samedi 21 juillet 2012

de Braunschweig



Je regarde la photo de ton dernier billet et tout de suite elle s'associe au tableau dit Dame buvant du vin que j'ai vu à Berlin.
Immédiatement, ce qui m'a frappée, en même temps que je m'émerveillais, forcément, des variations colorées pour rendre la lumière arrivant à la fois par la fenêtre vitrail entr'ouverte, par une fenêtre plus haut qu'on ne voit pas, et par une fenêtre plus au fond cachée d'un rideau bleu, ce qui m'a frappée dès que j'ai commencé à regarder ce tableau, c'est la rencontre du sol et du mur derrière la femme. Pas la prise internet bien sûr, mais l'arrivée, à toute vitesse, de cette perspective de tommettes fascinantes par la précision de leur usure et de leurs irrégularités contre ce mur où aucune plinthe ne les arrête. Le mur lui-même est une surface modulant délicatement la lumière mais il ne parvient pas à lui tout seul à arrêter le damier qui s'enfuit à droite. Il manque là quelque chose et le cadre ne suffit pas à nous faire croire que l'espace s'arrête.


Je ne sais pas ce qu'il faut en déduire. A l'opposé de cette échappée il y la femme enfonçant son visage dans son verre comme si c'était un masque, le contraire en somme. Mais quel que soit le sens que l'on puisse trouver à cette oppostion, ce que montre aussi le tableau, c'est qu'il y a du mystère dans les intérieurs, pas seulement des meubles et des objets qui « meublent », mais des rencontres de murs et de sol, des arrivées de lumière, des angles, des phénomènes à chaque fois spécifiques à un lieu, qui en font la force et recèlent leur étrangeté. Chaque fois qe l'on a affaire à un lieu, il a son existence propre et énigmatique, qui n'est pas seulement faite de son histoire et de ses composantes matérielles mais d'un indicible mélange de tout cela qu'on peut sentir mais moins facilement décrire. Quand on arrive dans un nouvel endroit pour vivre il y a cette singularité qui essaie de se faire oublier derrière le fonctionnel, mais je crois qu'on doit y être attentif...

jeudi 19 juillet 2012

Rennes



Je suis arrivée lundi à Rennes dans mon nouvel appartement. Le premier réflexe a été de brancher la box qui nous relie. Bonne chose de faite. Après ce réflexe presque pavlovien, comme il est rassurant de se savoir connectée, j'ai pris cette image de l'endroit où se situe maintenant mon bureau ou, plus exactement, où se situera mon bureau une fois les cartons dégagés.
Le déménagement m'a semblé rapide et facile, l'emménagement s'annonce fastidieux et problématique. Je ne cache pas ma fainéantise pour l'exercice "déballage-où-placer-ça-comment-et-ça-te-va-toi-?" qui n'est pas dénué d'intérêt et de perspective créative, mais qui accapare beaucoup de temps.
Mon ordinateur portable me suffirait amplement, il est actuellement ce qui me semble le plus familier, le plus concret.

lundi 16 juillet 2012

Bon anniversaire, Jasmin !



Pour Alain Cavalier, je suis en quelque sorte, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, une de ses élèves. Il fut lui-même, je crois, élève de Vermeer...
Moi-aussi pendant ce voyage je pense à certains des films des 24 portraits. Par exemple, en regardant la jolie couronne de lauriers qui coiffe la jeune fille dans L'atelier du peintre à Vienne, je pensais à celui des films consacré à l'Orangère, cette dame charmante dont malheureusement j'ai oublié le nom, qui a pour métier de fabriquer des couronnes et des décorations de fleurs de papier qu'on trempe dans la cire pour les consolider. On la voit faire – son habileté, les gestes délicats de ses doigts, et en même temps qu'elle est filmée, elle dit avec un sourire de jeune fille des choses très belles sur le fait qu'elle n'a pas peur de la solitude, pas du tout, qu'elle aime aller au cinéma et qu'elle est contente d'avoir consacré sa vie à fabriquer des choses destinées à contribuer au bonheur des gens.
Quant à l'idée d'exposer les plus belles peintures dans les intérieurs de chacun (ce qui était la fonction de la plupart des peintures hollandaises au XVIIème siècle), je ne propose pas une réforme, mais, dans un monde où pour tant de choses on essaie de nous faire croire que c'est comme ça et qu'il n'y a pas le choix, je trouve utile de même simplement rêver que ce pourrait être autrement.
A la soirée que tu évoques où Françoise Romand montre ses films chez des particuliers, je réponds par une expérience qu'a faite dans mon village une certaine Isabelle qui, bien qu'elle soit férue de cinéma, ne travaille pas dans le développement culturel mais à la cantine scolaire. Lors de ce qui s'appelle je crois, les 24 heures du court-métrage, elle a montré, à partir d'un choix médité, dans différents lieux stratégiques du village les films qu'elle avait envie de faire partager: chez le coiffeur, à l'épicerie, à la bibliothèque, au café... Elle se déplaçait d'endroit en endroit selon un programme annoncé à l'avance et elle accompagnait chacun des films qu'elle présentait.
Je t'écris ce soir depuis la belle ville de Dresde sous son ciel d'orage, dont on ne peut contempler les édifices monumentaux et parcourir les espaces immenses, vivants, animés, sans penser qu'en février 1945 elle fut presque complètement détruite sous 3900 tonnes de bombes. Curieusement la brochure touristique de ma chambre d'hôtel n'en parle pas.

samedi 14 juillet 2012

Retour à Paris


la Dentellière d'après Christine Lapostolle et Karine Lebrun.

Tu as publié aujourd'hui le premier volet de ton "journal de voyage" dans Libération. Tu y relates l'autre tableau de Vermeer exposé au Louvre, la Dentellière, où l'on voit une jeune femme coudre. Ce tableau aurait pu gonfler la liste des 24 portraits du film d'Alain Cavalier tant la dentellière semble se confier. Elle ne s'adresse pas à nous, elle ne nous regarde même pas, absorbée par sa piqûre. Mais nous pouvons aisément prendre sa place et vaquer à nos pensées. Se confondre à cette jeune femme, comme une jeune femme parmi d'autres, au visage clos et l'esprit ailleurs.
Tu évoques aussi l'île de Sein comme un possible endroit pour stocker des toiles de Vermeer, bien plus à leur place chez les îliens que dans les grands musées. Tu viendrais les visiter in situ tout en saluant les personnes qui les hébergeraient.
Françoise Romand a réalisé en partie cette idée le temps d'une soirée en montrant ses films chez les habitants d'un quartier à Paris. Conviée à cette soirée, je déambulais chez eux en regardant les films, installée dans un canapé ou attablée dans la cuisine.
Les œuvres pourraient ainsi loger indéfiniment chez ceux qui voudraient bien les accueillir avec un traitement spécial pour les chefs-d'œuvre.
Post scriptum du 15 juillet : certains commentaires sont publiés bien après l'écriture des billets. Vous pouvez ainsi remonter le calendrier et lire de nouveaux commentaires au fil de la conversation.

mercredi 11 juillet 2012

Francfort


J'ai rendu visite aujourd'hui à Francfort au Géographe, l'alter ego de l'Astronome que tu fais figurer dans ton premier billet.
La situation va dans le sens de l'étrangeté que tu évoques: c'est le même homme – ou son jumeau ; c'est un autre moment, la lumière est plus intense ; c'est le même lieu mais tout a un peu bougé: le cadrage de la pièce s'est légèrement déplacé, on ne voit pas la fenêtre de la même façon, le tapis au premier plan n'est plus le même, la chaise qui n'était qu'une ombre noire s'est matérialisée contre le mur sur lequel une carte a remplacé le tableau ; une plinthe de carreaux de Delft a fait son apparition... Le personnage se livre à son activité de savant mais différemment: le globe qu'il faisait tourner est rangé sur l'armoire, et d'ailleurs ce n'est plus le même globe, le livre, l'astrolabe, ont laissé place à des cartes - contre l'appui de fenêtre, sur la table, par terre. Sur ces cartes la lumière joue magnifiquement mais on ne peut rien lire: un soupçon de bleu dans la blancheur de celle qui est sur la table, une vague forme qui n'est peut -être que l'ombre du compas...
L'Astronome était de profil, mais quand il devient le Géographe (il y aurait une année entre la réalisation des deux tableaux) on voit ses yeux et c'est bizarre: l'oeil gauche est un petit point noir dans un triangle brun, normal, mais l'oeil droit reçoit tellement de lumière qu'il est blanc, comme creux, ce qui produit le même genre de différence que celle des yeux du peintre dans l'extrait de J'entends plus la guitare que Jeanne a proposé en commentaire de mon billet de présentation. Son geste est suspendu, ce qu'il regarde nous ne le voyons pas, un endroit lointain, un océan, une île...que lui seul est capable d'entrevoir au croisement de l'imagination et du savoir.

lundi 9 juillet 2012

Paris


L'Astronome, 1668, Musée du Louvre, Paris

Je t'écris assise à une terrasse de café face au parc des Buttes-Chaumont dans le 19ème arrondissement de Paris. Il est 8h et les déménageurs s'occupent de vider mon appartement.
Donc, cet été, je voyage par procuration en suivant ton cheminement vers Vermeer dont je connais peu l'œuvre.
Des trente-sept images des peintures que tu vas voir, beaucoup représentent un intérieur dans lequel des personnages font face à une fenêtre. La répétition de ce cadre familier, l'une des trois pièces de sa maison à Delft, confère à la série une inquiétante étrangeté.
Serait-ce dû à l'obstination de Vermeer à peindre pendant quarante ans la même pièce ? Fixité dérangeante relevant d'une obsession pourtant énigmatique.

dimanche 8 juillet 2012

Donc

Ces jours-ci tu déménages, tu quittes ta ville, Paris, pour t'installer à Rennes et moi je me désinstalle pour deux mois de mon village de Pont-Croix, finistère, je commence le voyage Vermeer. J'accomplis un vieux rêve: me rendre entièrement disponible pour regarder, simplement regarder, toutes les peintures aujourd'hui attribuées à Vermeer, il y en a trente-sept. Elles me feront déambuler à travers l'Europe et les Etats-Unis. Je ne les verrai pas exactement toutes: l'une a été volée à Boston, il y a une vingtaine d'années, on ne l'a pas retrouvée. Deux sont dans une exposition temporaire à Tokyo où je n'irai pas - j'ai demandé à des amis d'amis qui seront au Japon dans l'été de leur rendre visite à ma place et de me raconter.
On sait peu de choses de Vermeer mais on sait qu'il a vécu les quarante-trois années de sa vie à Delft, aux Pays-Bas, sans jamais ou presque quitter sa ville. Il a peint chez lui, utilisant comme décor trois pièces de la maison qu'il partageait avec sa femme et ses nombreux enfants – déplaçant quelques meubles et objets d'un tableau à l'autre, entr'ouvrant plus ou moins une fenêtre, modifiant les accrochages muraux. Ses modèles étaient les gens de son entourage, qui reviennent eux-aussi de peinture en peinture dans des costumes qu'ils portent plusieurs fois ou qu'ils s'échangent. Quelques portraits, deux extérieurs, et surtout ce qu'on appelle des scènes de genre: il ne se passe presque rien: une femme lit une lettre, verse du lait, s'assoupit, joue d'un instrument de musique, prend un verre, quelquefois courtisée par un homme. C'est un jeu combinatoire de personnages, d'objets et de situations d'une vie quotidienne ainsi célébrée et immortalisée.
Delft à l'époque était une ville prospère et fortement liée aux grands voyages en mer, nouveaux, dangereux, lointains, des marchands hollandais. Vermeer ne bougeait pas mais le monde venait à lui: richesses arrivant d' Amériques et de Chine - étoffes, vases, fourrures... - qu'il introduit discrètement dans ses tableaux. Il a aussi représenté un géographe, un astronome, beaucoup de cartes de géographie témoignant de l'évolution des connaissances au gré des expéditions.
Ses peintures étaient, au même titre qu'une abondante production hollandaise à usage domestique, achetées par des bourgeois de son entourage qui décoraient leur maison avec. Puis on les oublia. C'est seulement au XIXème siècle qu'elles réattirent l'attention, sortent de Hollande et finissent par se répartir entre quelques prestigieuses collections d'art et grands musées occidentaux. Vermeer aurait-il pu imaginer cette diaspora ? entrevoir quelque chose du culte et de la popularité que connaissent certaines de ses oeuvres? Car la reproduction n'a pas attendu internet pour les faire entrer sous forme de gravure, de calendrier ou d'emballage de pot de yaourt, chez à peu près tout le monde. C'est ainsi que les représentations apparemment simples que proposait un modeste artiste de Delft peignant lentement et de réputation locale ont teinté, mystérieusement, tranquillement, l'air de rien, au milieu certes de beaucoup d'autres phénomènes, nos imaginations et nos songes.
Mais cela ne m'étonnerait pas que tu voies les choses autrement...