Ces jours-ci tu déménages, tu quittes ta ville, Paris, pour t'installer à Rennes et moi je me désinstalle pour deux mois de mon village de Pont-Croix, finistère, je commence le voyage Vermeer. J'accomplis un vieux rêve: me rendre entièrement disponible pour regarder, simplement regarder, toutes les peintures aujourd'hui attribuées à Vermeer, il y en a trente-sept. Elles me feront déambuler à travers l'Europe et les Etats-Unis. Je ne les verrai pas exactement toutes: l'une a été volée à Boston, il y a une vingtaine d'années, on ne l'a pas retrouvée. Deux sont dans une exposition temporaire à Tokyo où je n'irai pas - j'ai demandé à des amis d'amis qui seront au Japon dans l'été de leur rendre visite à ma place et de me raconter.
On sait peu de choses de Vermeer mais on sait qu'il a vécu les quarante-trois années de sa vie à Delft, aux Pays-Bas, sans jamais ou presque quitter sa ville. Il a peint chez lui, utilisant comme décor trois pièces de la maison qu'il partageait avec sa femme et ses nombreux enfants – déplaçant quelques meubles et objets d'un tableau à l'autre, entr'ouvrant plus ou moins une fenêtre, modifiant les accrochages muraux. Ses modèles étaient les gens de son entourage, qui reviennent eux-aussi de peinture en peinture dans des costumes qu'ils portent plusieurs fois ou qu'ils s'échangent. Quelques portraits, deux extérieurs, et surtout ce qu'on appelle des scènes de genre: il ne se passe presque rien: une femme lit une lettre, verse du lait, s'assoupit, joue d'un instrument de musique, prend un verre, quelquefois courtisée par un homme. C'est un jeu combinatoire de personnages, d'objets et de situations d'une vie quotidienne ainsi célébrée et immortalisée.
Delft à l'époque était une ville prospère et fortement liée aux grands voyages en mer, nouveaux, dangereux, lointains, des marchands hollandais. Vermeer ne bougeait pas mais le monde venait à lui: richesses arrivant d' Amériques et de Chine - étoffes, vases, fourrures... - qu'il introduit discrètement dans ses tableaux. Il a aussi représenté un géographe, un astronome, beaucoup de cartes de géographie témoignant de l'évolution des connaissances au gré des expéditions.
Ses peintures étaient, au même titre qu'une abondante production hollandaise à usage domestique, achetées par des bourgeois de son entourage qui décoraient leur maison avec. Puis on les oublia. C'est seulement au XIXème siècle qu'elles réattirent l'attention, sortent de Hollande et finissent par se répartir entre quelques prestigieuses collections d'art et grands musées occidentaux. Vermeer aurait-il pu imaginer cette diaspora ? entrevoir quelque chose du culte et de la popularité que connaissent certaines de ses oeuvres? Car la reproduction n'a pas attendu internet pour les faire entrer sous forme de gravure, de calendrier ou d'emballage de pot de yaourt, chez à peu près tout le monde. C'est ainsi que les représentations apparemment simples que proposait un modeste artiste de Delft peignant lentement et de réputation locale ont teinté, mystérieusement, tranquillement, l'air de rien, au milieu certes de beaucoup d'autres phénomènes, nos imaginations et nos songes.
Mais cela ne m'étonnerait pas que tu voies les choses autrement...