J'ai rendu visite aujourd'hui à Francfort au Géographe, l'alter ego de l'Astronome que tu fais figurer dans ton premier billet.
La situation va dans le sens de l'étrangeté que tu évoques: c'est le même homme – ou son jumeau ; c'est un autre moment, la lumière est plus intense ; c'est le même lieu mais tout a un peu bougé: le cadrage de la pièce s'est légèrement déplacé, on ne voit pas la fenêtre de la même façon, le tapis au premier plan n'est plus le même, la chaise qui n'était qu'une ombre noire s'est matérialisée contre le mur sur lequel une carte a remplacé le tableau ; une plinthe de carreaux de Delft a fait son apparition... Le personnage se livre à son activité de savant mais différemment: le globe qu'il faisait tourner est rangé sur l'armoire, et d'ailleurs ce n'est plus le même globe, le livre, l'astrolabe, ont laissé place à des cartes - contre l'appui de fenêtre, sur la table, par terre. Sur ces cartes la lumière joue magnifiquement mais on ne peut rien lire: un soupçon de bleu dans la blancheur de celle qui est sur la table, une vague forme qui n'est peut -être que l'ombre du compas...
L'Astronome était de profil, mais quand il devient le Géographe (il y aurait une année entre la réalisation des deux tableaux) on voit ses yeux et c'est bizarre: l'oeil gauche est un petit point noir dans un triangle brun, normal, mais l'oeil droit reçoit tellement de lumière qu'il est blanc, comme creux, ce qui produit le même genre de différence que celle des yeux du peintre dans l'extrait de J'entends plus la guitare que Jeanne a proposé en commentaire de mon billet de présentation. Son geste est suspendu, ce qu'il regarde nous ne le voyons pas, un endroit lointain, un océan, une île...que lui seul est capable d'entrevoir au croisement de l'imagination et du savoir.