Avec l'écriture c'est pratique, il y a la position du narrateur qui est une position « entre ».
Entre celui qui écrit et les choses qu'il ou elle raconte. Cela permet du jeu, du jeu avec le je – et ce « je » de l'écriture devient autre chose que le "je" qui colle à vos propos dans la vraie vie...
Dans la peinture, il y a le peintre et puis c'est tout. Avec plus ou moins d'empathie, plus ou moins de marques directement expressives de sa présence. Mais on n'a pas inventé d'instance intermédiaire pour dire quelque chose comme « le narrateur ».
Vermeer et son compatriote et contemporain Rembrandt représentent autour de cette questions deux pôles opposés. Rembrandt, par sa manière de peindre, sa main, sa trace, sa présence dans le geste, n'arrête pas de dire qu'il est là, dans la toile. Trois cents ans après, on sent toujours le lien de ses peintures avec son corps... La présence de Vermeer ne s'exprime pas directement – c'est distant, c'est calculé, c'est léché... Mais, comme tu l'as dit plusieurs fois, on sent aussi qu'il est là, où ? comment ? il faut chercher, il faut se poser des questions. C'est comme la différence entre une grosse haleine avinée et un souffle. Il y en a un qui n'a pas peur des rôts, de la sueur, du sperme et de la merde et l'autre qui aspire, peut-être pas à être un pur esprit, mais à refabriquer un monde comme une sorte de magicien, en faisant oublier que la peinture c'est du travail manuel - Vermeer aurait sans doute été content de pouvoir être photographe...
Je ne sais pas où commence la position du voyeur. Il y a un tableau où Vermeer nous met explicitement en position d'épier, c'est dans La lettre d'amour d'Amsterdam dont j'ai parlé dans mon dernier billet: on regarde, par l'encadrement d'une porte surmontée d'un rideau, au fond d'une pièce dont l'entrée est barrée par une paire de socques et un balai qui traîne, un sujet qu'on pourrait croire anodin: l'échange d'une lettre entre une femme et sa servante. Pourquoi ce dispositif ? Dans l'intimité même d'un intérieur où on vit, il peut toujours y a voir quelqu'un qui regarde, quelqu'un qui regarde de l'intérieur - et peut-être que ce sont les lieux eux-mêmes qui vous regardent... Ce qui est caractéristique chez Vermeer c'est que (je pense que le mot intrusion est trop fort) ce regard se porte sur des choses innocentes du point de vue du voyeurisme classique – rien de troublant pour les sens... Mais il s'agit de nous faire sentir que regarder, comme peindre, est un acte qui implique. Le spectateur, le peintre l'a été avant lui, est tout sauf passif ; c'est le contraire du spectateur tel que le définit Debord !
Oh là là j'ai du mal à sortit des lieux communs sur ces questions... mais tu vas peut-être m'aider !