Alors je vais te dévoiler ma méthode! Je ne suis pas partie avec, elle s'est mise en place devant les tableaux.
Je me suis aperçue que le meilleur moyen pour moi de regarder, de regarder vraiment ces tableaux était de les décrire. De les décrire le plus précisément, le plus bêtement possible, sans grille ou plan préparé, de m'abandonner à ce dans quoi m'emportait leur description. Je suis devant un tableau, assise si le musée a bien voulu me prêter un siège, debout sinon au milieu des gens. J'ai un petit carnet, et je note. Pendant des heures. L'idée est de noter tout ce que je vois. Non pas d'interpréter, de trouver des choses intelligentes à dire – simplement de regarder et noter.
Je compare cette activité au fait d'apprendre par coeur un texte qu'on aime: on le fait entrer en soi. On sait qu'ensuite il est là, on peut l'appeler, le faire revenir, y penser de manière tout à fait différente de celle selon laquelle on pense à un texte qu'on a sous les yeux. Evidemment sur le moment, c'est assez ingrat. On se tient mal, on écrit mal. Et cela n'a rien d'élégant d'être là à gratter du papier. Le résultat n'est pas séduisant non plus: une suite de notes pas du tout méditées dont je ne ferai probablement rien. Voici un extrait au hasard pour te donner une idée:
...les points blancs du collier - un petit point blanc sur un point gris clair plus grand par perle, le zigzag des perles dans les cheveux (points plus petits, le gris dessous en continu), la boucle d'oreille ovale, assez grosse, gris teinté du rose/mauve de la peau dessous, un pas tout à fait triangle blanc pour la lumière. On dirait, ce n'est pas sûr, que s'y reflète légèrement la croisée d'une fenêtre. La peau de la femme est assez rose, plus clair/mauve sur le cou et sur l'avant-bras droit. Le plus rose la joue. Pas de points blancs sur les ongles marqués sur la main gauche par un éclaircissement de couleur léger... » - et on est sans arrêt embêté par le fait que les mots ne disent pas ce qu'on voit.
Donc quand tu parles de l'écriture comme moyen d'enregistrement de base, je suis d'accord. Plus fiable, moins fiable, c'est-à-mon avis une affaire de personne et de situation.
Parfois je pense au livre dans lequel peut-être je me lancerai en revenant de ce voyage. Je voudrais y mettre tellement de choses, tellement de formes à la fois que je ne vois pas à quoi il pourrait ressembler. Peut-être qu'il ne faudra pas relier les pages, peut-être que ce sera un de ces fameux sites ou livre électronique dont on a souvent parlé ensemble, peut-être que je n'arriverai à rien... et qu'il ne me restera dans quelques année que la trace d'une longue rêverie autour de Vermeer un été où j'avais du temps pour ça. C'est compliqué ces choses-là, ces réglages entre le maitrisé et l'intuitif, c'est ambitieux de croire qu'on peut encore trouver des formes, surtout quand on part du travail de quelqu'un qui n'a fait que pousser à la perfection une forme qu'il n'a pas du tout remise en question...