Je crois que ce qui est complexe avec l'écriture, avec les mots, c'est que, comme tu disais (écriture comme moyen d'enregistrement de la réalité), ils peuvent, peut-être encore plus que l'image filmique ou photographique, prétendre à l'approche maximale d'un objet, d'une situation, à une sorte de précision qui n'en finit pas. Et que ce pouvoir pourtant ne comporte pour le lecteur aucune garantie de rapport de vérité avec quelque chose qui existe: on peut tout inventer. Ou plutôt, on ne peut pas inventer grand chose mais on peut à l'infini brasser, faire varier, jouer avec des données d'autant plus trompeuses qu'elles sont forgées sur l'observation et l'enregistrement de ce qu'on voit et perçoit. Il y a dans ce qui fait écrire ou fabriquer des images, ce fantôme, ce fantasme, de la restitution d'une réalité qui n'aurait pas encore été rendue aussi bien qu'on le fait.
Dans le genre d'écriture que je pratique, c'est dans le même mouvement, dans la même attention, que se pointe, comme une petite soeur indisciplinée, ce qui relève de la fiction. Alors on est en train de décrire avec une exigence de précision maximale, le nez sur « la réalité », mais les mots, la possibilité de fantaisie qui est comme leur ombre, vous tirent vers une autre exploration. Et on y va parce qu'on sait que ce pas de côté fournira des éléments d'éclairage sur ce qu'on cherche qu'on n'aura pas si on reste tout raide et bien droit à faire sa description...
Je lisais ce matin à propos de l'utilisation par Vermeer de la camera obscura, qu'on ne sait toujours pas pourquoi, s'il recherchait avec cet instrument une fidélité photographique, il a reproduit et non pas corrigé certains points blancs de lumière que fait naître sur les objets l'imprécision de la lentille, ou, comme aujourd'hui avec la photo, un mauvais contrôle de la source de lumière. Et on s'étonne aussi du fait qu'il ait dans certains cas, (dans la Vue de Delft ou La Laitière, c'est frappant) rajouté de ces points de lumière selon une logique qui ne relève plus de la camera obscura... Moi ça ne m'étonne pas du tout ! C'est ça être emporté dans quelque chose qu'on voit, c'est se retrouver tout d'un coup, au-delà de la méthode qu'on avait bricolé pour décrire, sur un terrain qui vous donne des libertés spécifiques issues de cette méthode.