Hier en commençant notre conversation je me suis posée la question : dois-je re-contextualiser l'exposition pour les personnes qui suivent cet échange, ou bien découvrira-t-on les choses petit à petit ?
Après réflexion je me suis dit que cette conversation portait sur le projet global (mais dont l’exposition fait partie). La difficulté avec cette recherche en cours, c’est qu’une fois matérialisée dans l’espace de la galerie, la forme dans l’espace prend vite le dessus sur les autres occurrences moins accessibles, et sur le travail de fond mené en solitaire ou avec un groupe réduit de personnes. J’ai donc décidé d’en finir avec l’expo!
Je vais en faire un résumé et la commenter, comme un objet de discussion à partager. Ensuite on pourra retourner à la recherche plus générale et se concentrer sur les problématiques, les enjeux et différents supports à disposition dans une pratique après internet. (J’utiliserai « après internet » dans son sens littéral, c’est-à-dire lorsqu’une pratique se développe à une époque où internet prolifère partout, et quand cette pratique utilise les différents supports à disposition et envisage le réseau comme un moyen autant qu’un point de vu. Je parlerai de « post-internet » quand il s’agit du mouvement éponyme).


L’exposition

Elle se déroule à la galerie des Étables, située en face des beaux-arts de Bordeaux.
Une galerie aux grandes ouvertures, en angle, qui se compose de deux espaces ; le premier est le plus large, en triangle. Puis un court couloir mène à une deuxième salle, un petit carré de 4m de côtés, avec une fenêtre que j’ai choisie de laisser fermée, n’utilisant que la lumière artificielle (au mur du fond). C’est une white cube classique, si ce n’est pour le sol entièrement peint en noir qui marque le plan horizontal sous nos pieds.

Vu les thématiques à l’œuvre dans cette recherche (on pourra y revenir plus en détail) le moment de l’exposition m’est apparu comme problématique : il fige les choses en devenir, bien qu'il pose des questions intéressantes, notamment : comment matérialiser dans un espace une relation virtuelle (dans le sens d’une chose n'ayant « pas d'existence actuelle, mais seulement un état potentiel susceptible d'actualisation »), et dont les caractéristiques sont liées à des flux ?
L’autre question, liée à la première est : qu’est ce qu’une version (une « nouveauté » après–internet qui est à mon avis à différencier de la référence, ou de la série). Enfin, qu’est ce qui change dans une production artistique quand elle est envisagée en temps qu'une version parmi d’autres? ?
J’ai décidé d’être très littérale dans mes choix formels, à la fois parce qu’il est difficile de rendre compte d’une pensée en devenir et que j’avais envie d’être claire, mais tout aussi pour me jouer de cet espace. L’enjeu était donc de travailler à partir d’un objet, avec ses versions déjà existantes, les versions produites dans le cadre de cette exposition, et d’autres versions à venir, mais sans les montrer car cela aurait été à la fois redondant et didactique. J’ai plutôt essayé de rendre de manière sensible cette nouvelle relation impliquée par cette condition de l’après-internet.
Interroger l’idée de version ne conduit pas nécessairement à réaliser, matérialiser un nouvel objet ; on peut choisir au contraire de le penser en terme de dématérialisation.

La première salle accueille neuf tables, conçues dans une forme minimale, sur le même modèle, à une hauteur confortable pour la consultation. Elles sont construites avec un bois contrecollé teinté dans la masse, gris anthracite. Ce matériau a un aspect quasi minéral et donne un poids visuel à l’ensemble des tables. Il y a donc une dimension sculpturale, révélée dès que l’on entre dans la galerie.
À la sculpturalité assez lourde de ces tables s’oppose le fait qu’il faille circuler et s’approcher pour voir ce qui est posé dessus. Lorsqu’on s’approche, on a plus du tout la même vision des choses, on est absorbé par le cadre imposé par la lecture.
Et il y a volontairement très peu de choses à lire : deux des tables accueillant chacune un seul objet noir, et les autres un ou plusieurs feuillets noirs sur lesquels sont imprimés en noir un titre, une adresse internet et/ou un texte. Ce sont les fantômes.
Les tables, ces feuillets et objets sont liés par leur absence de couleur : tout est noir, et ils rentrent en résonance avec le sol. Il y a des superpositions. Il y a différents plateaux.

Dans l’espace principal, la première table, un peu en retrait par rapport aux autres, joue le rôle de prologue. Y est posé une carte postale, relecture de Through the Night Softly, une performance de Chris Burden et le texte d’introduction de la recherche.
À chaque extrémité de l’espace sont proposés deux projets en devenir. Au centre, deux ensembles de deux tables présentent : pour l’un, une interprétation de la version comme traduction avec celle d’un texte envisagée comme une œuvre en tant que telle (version anglais-français), et pour l’autre une exploration du web profond, par le biais de playlist et « sitelist ». Vers le fond de la galerie deux autres tables plus solitaires, à la dérive.
Aux murs, très peu de choses : un dessin, un poster.
Chaque proposition active une piste de recherche. Parfois j'en suis le moteur, parfois je donne accès à des productions qui ne sont pas de moi, mais qui pour autant sont des mises à jour.



Le couloir mène au second espace, habité par une seule table et par une bande son - très présente bien que le volume soit assez bas (créée par le musicien et plasticien David Bideau, variation d’un morceau de Duran Duran lui-même déjà transformé).
Cette dernière table est plus haute que les autres, à hauteur de main. Dessus sont posées des piles de copies de ces feuillets fantômes à emporter.
La somme de toutes ces copies mises à disposition (qui vont du format carte postale au format poster A2) constitue une pièce en tant que telle, une pièce inachevée à prolonger chez soi, devant son ordinateur, par des recherches sur Internet – ou peut-être pas, on pourrait en effet simplement décider d’envoyer la carte postale à quelqu’un, ou de mettre un des posters sur son mur, et pour moi l’objectif serait atteint…