Bien joué, ce « débordement » me plait beaucoup ! Il me paraît aller dans le sens d’une certaine résistance qui serait également présente, dans une certaine mesure, dans la recherche A.F.K.…
Je ne peux pas m’empêcher à mon tour une digression en réaction à cet aspect du travail salarié dont parle ton billet. (Ensuite je reviendrai ou ferai le lien à la perruque comme signe d’une volonté de dématérialisation dans le cadre d’A.F.K.).

Nous sommes toutes les deux artistes. Nous sommes toutes les deux enseignantes dans une école d’art, et je ne peux pas ne pas faire une comparaison directe entre le « travail en perruque » et cette relation étrange qui existe entre notre travail d’artistes et notre travail d’enseignantes.
Depuis quelques années très récentes (3-4 ans), et cela pour des raisons diverses mais liées (en premier lieu les accords de Bologne, qui ne sont que la conséquence et le reflet de la capitalisation* de l’éducation), le paradigme de notre enseignement semble changer.
Dans les années 2000, nous avons été toute une génération de jeunes artistes à être embauchés dans des écoles d’art sous les modalités d’« artistes-enseignants », ce qui signifie concrètement que nous travaillons deux jours par semaine dans une école d’art et que nous sommes tenus par ailleurs d’avoir une pratique d’artiste sur les jours restant, les étudiants profitant ainsi en retour de notre expérience d’artiste.
C’est un système qui fonctionne à merveille, et à en voir les résultats tant humains que dans les connaissances acquises, je reste convaincue que l’enseignement en art est une des plus belles formations qui soit encore en place.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que la partie artiste de cette équation est devenue un travail en perruque… Poussée par ta réflexion, j’ai aussi relu Michel De Certeau, que je cite ici :
« L’ordre effectif des choses est justement ce que les tactiques « populaires » détournent à des fins propres, sans l’illusion qu’il va changer de sitôt. Alors qu’il est exploité par un pouvoir dominant, ou simplement dénié par un discours idéologique, ici l’ordre est joué par un art. Dans l’institution à servir, s’insinuent ainsi un style d’échanges sociaux, un style d’inventions techniques et un style de résistance morale, c’est-à-dire une économie du « don » (des générosités à charge de revanche), un esthétique des coups (des opérations d’artistes*) et une esthétique de la ténacité (mille manières de refuser à l’ordre établi le statut de loi, de sens ou de fatalité). »

Pendant longtemps le travail d’artiste et le travail d’enseignement dialoguaient et parfois se superposaient. Comme plein d’autres artistes-enseignants, j’ai naturellement fait nombre de projets dans lesquels j’ai impliqué les étudiants ou l’école même.
Mais de plus en plus, les deux facettes se trouvent scindés en deux territoires distincts. Faire exister une pratique d’artiste (que ce soit symboliquement – en parler ouvertement, la partager sur un mode discursif, ou effectivement – utiliser à un moment le matériel de l’école pour sa propre production, qui ensuite sera réinjectée dans l’institution) relève dans la majorité des écoles du défi, de la résistance.
Notre travail d’artiste apparaît comme illégitime, coûteux aux collectivités territoriales auxquelles nous appartenons (nous sommes des fonctionnaires) et il se trouve rejeté sur les bords. Nous sommes à la marge.
De Certeau toujours, écrit plus loin, - et je l’applique directement à cette situation où l’éducation comme régime de partage est transformée en régime économique :
« De même, la perte qui était volontaire dans une économie de don se mue en transgression dans l’économie du profit : elle y figure comme un excès (le gaspillage), une contestation (le refus du profit) ou un délit (une atteinte à la propriété). »
À quand le 20% free time pour les artistes-enseignants, à quand les Microserfs de l’art ? Si l’économie de la contribution se développe, si le détournement cynique du travail en perruque par les grandes entreprises du numérique peut mener à l’invention de Gmail, Adsense, ou SketchUp, comment faire en sorte que l’art et sa pédagogie résistent à cette pression ?



Alors pour en revenir à A.F.K., comment lire cette perruque au regard de ces idées ?
Je crois qu’il y a quelque chose de commun qui est de l’ordre d’une tentative de résistance face à un système de travail. Ici, dans le cadre du projet A.F.K. c’est le travail de l’art dont il s’agit, plus précisément des conditions d’une pratique artistique après internet. Je place donc ma réflexion à l’endroit de la production et sur certaines formes auxquelles j’essaye de résister, non pas pour les éviter, mais plutôt pour les éprouver.
Tester par exemple ce mouvement Post-Internet, dont je comprends les fondements et dont les textes me parlent mais dont le système ne me paraît pas cohérent car s’appuyant encore sur le réseau du marché de l’art, et à ce titre lointain de mes préoccupations.
Ou encore l’espace normé de la galerie. Et là, la perruque peut représenter le signe du refus de cette autorité : elle renvoie à une vie extérieure à cet espace.
Très simplement dans l’exposition A.F.K., c’est pour cela que je l’ai placée sur la table la plus proche de la fenêtre... On regarde la perruque, on regarde par la fenêtre.
Comme je le disais dans le billet précédent, j’envisage la production de versions plutôt comme une dimension virtuelle. Et j’évite d’aller vers une dimension cachée (j’ai du mal avec la culture de la dissimulation qui me semble souvent liée au petit confort). Ainsi la perruque me permet de convoquer une forme antérieure à la version présente, dont elle garderait la substance malgré ses différences physiques.
Il y aurait donc un état de résistance, et un état de persistance.



Erased De Kooning Drawing, Robert Rauschenberg.

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*Capitalisation de l’éducation
J'ai récemment vu le film At Berkeley, un documentaire de 4h sur le fonctionnement de Berkeley et dont le capitalisme est en train d'atteindre et changer l'éducation publique aux USA.

**Une esthétique des coups (des opérations d'artistes)
C'est le nom que Raphaële Bezin, étudiante en 5ème année à Cergy a choisi pour son beau mémoire de DNSEP en ligne.