Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

mardi 15 avril 2014

Artiste-fantôme



Bien joué, ce « débordement » me plait beaucoup ! Il me paraît aller dans le sens d’une certaine résistance qui serait également présente, dans une certaine mesure, dans la recherche A.F.K.…
Je ne peux pas m’empêcher à mon tour une digression en réaction à cet aspect du travail salarié dont parle ton billet. (Ensuite je reviendrai ou ferai le lien à la perruque comme signe d’une volonté de dématérialisation dans le cadre d’A.F.K.).

Nous sommes toutes les deux artistes. Nous sommes toutes les deux enseignantes dans une école d’art, et je ne peux pas ne pas faire une comparaison directe entre le « travail en perruque » et cette relation étrange qui existe entre notre travail d’artistes et notre travail d’enseignantes.
Depuis quelques années très récentes (3-4 ans), et cela pour des raisons diverses mais liées (en premier lieu les accords de Bologne, qui ne sont que la conséquence et le reflet de la capitalisation* de l’éducation), le paradigme de notre enseignement semble changer.
Dans les années 2000, nous avons été toute une génération de jeunes artistes à être embauchés dans des écoles d’art sous les modalités d’« artistes-enseignants », ce qui signifie concrètement que nous travaillons deux jours par semaine dans une école d’art et que nous sommes tenus par ailleurs d’avoir une pratique d’artiste sur les jours restant, les étudiants profitant ainsi en retour de notre expérience d’artiste.
C’est un système qui fonctionne à merveille, et à en voir les résultats tant humains que dans les connaissances acquises, je reste convaincue que l’enseignement en art est une des plus belles formations qui soit encore en place.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que la partie artiste de cette équation est devenue un travail en perruque… Poussée par ta réflexion, j’ai aussi relu Michel De Certeau, que je cite ici :
« L’ordre effectif des choses est justement ce que les tactiques « populaires » détournent à des fins propres, sans l’illusion qu’il va changer de sitôt. Alors qu’il est exploité par un pouvoir dominant, ou simplement dénié par un discours idéologique, ici l’ordre est joué par un art. Dans l’institution à servir, s’insinuent ainsi un style d’échanges sociaux, un style d’inventions techniques et un style de résistance morale, c’est-à-dire une économie du « don » (des générosités à charge de revanche), un esthétique des coups (des opérations d’artistes*) et une esthétique de la ténacité (mille manières de refuser à l’ordre établi le statut de loi, de sens ou de fatalité). »

Pendant longtemps le travail d’artiste et le travail d’enseignement dialoguaient et parfois se superposaient. Comme plein d’autres artistes-enseignants, j’ai naturellement fait nombre de projets dans lesquels j’ai impliqué les étudiants ou l’école même.
Mais de plus en plus, les deux facettes se trouvent scindés en deux territoires distincts. Faire exister une pratique d’artiste (que ce soit symboliquement – en parler ouvertement, la partager sur un mode discursif, ou effectivement – utiliser à un moment le matériel de l’école pour sa propre production, qui ensuite sera réinjectée dans l’institution) relève dans la majorité des écoles du défi, de la résistance.
Notre travail d’artiste apparaît comme illégitime, coûteux aux collectivités territoriales auxquelles nous appartenons (nous sommes des fonctionnaires) et il se trouve rejeté sur les bords. Nous sommes à la marge.
De Certeau toujours, écrit plus loin, - et je l’applique directement à cette situation où l’éducation comme régime de partage est transformée en régime économique :
« De même, la perte qui était volontaire dans une économie de don se mue en transgression dans l’économie du profit : elle y figure comme un excès (le gaspillage), une contestation (le refus du profit) ou un délit (une atteinte à la propriété). »
À quand le 20% free time pour les artistes-enseignants, à quand les Microserfs de l’art ? Si l’économie de la contribution se développe, si le détournement cynique du travail en perruque par les grandes entreprises du numérique peut mener à l’invention de Gmail, Adsense, ou SketchUp, comment faire en sorte que l’art et sa pédagogie résistent à cette pression ?



Alors pour en revenir à A.F.K., comment lire cette perruque au regard de ces idées ?
Je crois qu’il y a quelque chose de commun qui est de l’ordre d’une tentative de résistance face à un système de travail. Ici, dans le cadre du projet A.F.K. c’est le travail de l’art dont il s’agit, plus précisément des conditions d’une pratique artistique après internet. Je place donc ma réflexion à l’endroit de la production et sur certaines formes auxquelles j’essaye de résister, non pas pour les éviter, mais plutôt pour les éprouver.
Tester par exemple ce mouvement Post-Internet, dont je comprends les fondements et dont les textes me parlent mais dont le système ne me paraît pas cohérent car s’appuyant encore sur le réseau du marché de l’art, et à ce titre lointain de mes préoccupations.
Ou encore l’espace normé de la galerie. Et là, la perruque peut représenter le signe du refus de cette autorité : elle renvoie à une vie extérieure à cet espace.
Très simplement dans l’exposition A.F.K., c’est pour cela que je l’ai placée sur la table la plus proche de la fenêtre... On regarde la perruque, on regarde par la fenêtre.
Comme je le disais dans le billet précédent, j’envisage la production de versions plutôt comme une dimension virtuelle. Et j’évite d’aller vers une dimension cachée (j’ai du mal avec la culture de la dissimulation qui me semble souvent liée au petit confort). Ainsi la perruque me permet de convoquer une forme antérieure à la version présente, dont elle garderait la substance malgré ses différences physiques.
Il y aurait donc un état de résistance, et un état de persistance.



Erased De Kooning Drawing, Robert Rauschenberg.

____

*Capitalisation de l’éducation
J'ai récemment vu le film At Berkeley, un documentaire de 4h sur le fonctionnement de Berkeley et dont le capitalisme est en train d'atteindre et changer l'éducation publique aux USA.

**Une esthétique des coups (des opérations d'artistes)
C'est le nom que Raphaële Bezin, étudiante en 5ème année à Cergy a choisi pour son beau mémoire de DNSEP en ligne.

La pratique de la perruque



Une perruque est l'envers de plusieurs visages. Des têtes dont on a prélevé des cheveux recyclés sur d'autres têtes. Derrière cette masse, on attend sourdre un fantôme à la manière des films d'horreur japonais du genre Yurei Eiga. Tu sais, ces jeunes femmes aux longs cheveux noirs qui hantent les histoires du cinéaste Hideo Nakata pour ne citer que lui.
On verra bien qui se cache derrière cette chevelure à la fin de notre conversation.
Mais, plus que la figure du fantôme, la perruque m'a immédiatement fait penser à la pratique du travail en perruque. Quelques bribes d'une définition relevées sur Wikipedia :

"Le travail en perruque est l'utilisation du temps de travail ou des outils de travail par un employé pour effectuer des travaux qui ne correspondent pas à ceux pour lesquels il est payé. Cette activité répond généralement à des objectifs personnels, et elle est parfois connue et acceptée par l'employeur. [...]"

"L'expression "travailler en perruque", et le mot "perruque" pris dans le sens de travail fait "en douce", maquillé, datent du XIXe siècle. Ces expressions ont vraisemblablement un lien avec la perruque de faux cheveux, le postiche. [...]"

"Le travail en perruque peut aussi s'appeler [...] "travail en sous-sol", "travail de la main gauche", "travail en douce", "travail masqué". [...]"

J'ai découvert la perruque à partir du travail de Jan Middelbos, artiste, qui a proposé pour la XV Biennale de Paris en 2006 une "Bourse de Travail Parallèle".
Michel de Certeau en parle comme "une pratique du détournement" ou bien comme des "manipulations d'espaces imposés" que les usagers emploieraient à leur profit sur leurs lieux et temps de travail.

Voilà comment Jan Middelbos présente sa "Bourse de Travail Parallèle" :

"Mode d’emploi :

Dans un local syndical au 4, rue de la Martinique dans le 18e arrondissement de Paris, est organisé le 21 Octobre à partir de 18 heures une bourse d’échange d’objets et de savoirs faire.
Il est demandé à tous les participants d’amener, s’ils le peuvent et le veulent bien - un objet produit ou volé sur leurs lieux de travail, dans le but de documenter l’ensemble de ces objets, de les exposer et de les échanger.
Les participants viennent avec un objet et repartent avec un autre.

L’objet devient ici essentiellement un vecteur pour échanger des expériences, il est à considérer comme une contrainte.

Des bons "promesse d’échange" - avec nom, prénom, téléphone, mail, et nature de l’échange - sont à disposition de chacun pour prolonger ce réseau, qui, nous l’espérons pourra de nouveau être réactivé dans le futur.
Ces échanges ont surtout pour nécessité de faire savoir ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde du travail, avec entre autres questions :
Quelles sont les conditions de travail et d’exploitations contemporaines ?

Pourquoi celles-ci sont-elles de plus en plus cachées et semblent-elles de plus en plus « dé-materialisées » ?
…
Discuter des armes et des ruses utilisées pour le détournement de la production, c’est échanger des modes de résistances, mais aussi comprendre un peu plus - et à notre échelle - les fonctionnements (stratégiques et tactiques) de la production capitaliste actuelle.

Cette bourse du travail parallèle a aussi pour idée de mettre en jeu les nouvelles formes possibles de productions et d’échanges.
 En effet, la pratique du don peut se retrouver au cœur de ce que l’on appelle la pratique de la perruque."

Mais peut-être que je déborde déjà du cadre de tes préoccupations et, avant d'aller plus loin, j'aimerais savoir ce que la perruque comme postiche, fantôme, et temps de travail dérobé, t'inspire.

Pour en finir avec l'exposition



Hier en commençant notre conversation je me suis posée la question : dois-je re-contextualiser l'exposition pour les personnes qui suivent cet échange, ou bien découvrira-t-on les choses petit à petit ?
Après réflexion je me suis dit que cette conversation portait sur le projet global (mais dont l’exposition fait partie). La difficulté avec cette recherche en cours, c’est qu’une fois matérialisée dans l’espace de la galerie, la forme dans l’espace prend vite le dessus sur les autres occurrences moins accessibles, et sur le travail de fond mené en solitaire ou avec un groupe réduit de personnes. J’ai donc décidé d’en finir avec l’expo!
Je vais en faire un résumé et la commenter, comme un objet de discussion à partager. Ensuite on pourra retourner à la recherche plus générale et se concentrer sur les problématiques, les enjeux et différents supports à disposition dans une pratique après internet. (J’utiliserai « après internet » dans son sens littéral, c’est-à-dire lorsqu’une pratique se développe à une époque où internet prolifère partout, et quand cette pratique utilise les différents supports à disposition et envisage le réseau comme un moyen autant qu’un point de vu. Je parlerai de « post-internet » quand il s’agit du mouvement éponyme).


L’exposition

Elle se déroule à la galerie des Étables, située en face des beaux-arts de Bordeaux.
Une galerie aux grandes ouvertures, en angle, qui se compose de deux espaces ; le premier est le plus large, en triangle. Puis un court couloir mène à une deuxième salle, un petit carré de 4m de côtés, avec une fenêtre que j’ai choisie de laisser fermée, n’utilisant que la lumière artificielle (au mur du fond). C’est une white cube classique, si ce n’est pour le sol entièrement peint en noir qui marque le plan horizontal sous nos pieds.

Vu les thématiques à l’œuvre dans cette recherche (on pourra y revenir plus en détail) le moment de l’exposition m’est apparu comme problématique : il fige les choses en devenir, bien qu'il pose des questions intéressantes, notamment : comment matérialiser dans un espace une relation virtuelle (dans le sens d’une chose n'ayant « pas d'existence actuelle, mais seulement un état potentiel susceptible d'actualisation »), et dont les caractéristiques sont liées à des flux ?
L’autre question, liée à la première est : qu’est ce qu’une version (une « nouveauté » après–internet qui est à mon avis à différencier de la référence, ou de la série). Enfin, qu’est ce qui change dans une production artistique quand elle est envisagée en temps qu'une version parmi d’autres? ?
J’ai décidé d’être très littérale dans mes choix formels, à la fois parce qu’il est difficile de rendre compte d’une pensée en devenir et que j’avais envie d’être claire, mais tout aussi pour me jouer de cet espace. L’enjeu était donc de travailler à partir d’un objet, avec ses versions déjà existantes, les versions produites dans le cadre de cette exposition, et d’autres versions à venir, mais sans les montrer car cela aurait été à la fois redondant et didactique. J’ai plutôt essayé de rendre de manière sensible cette nouvelle relation impliquée par cette condition de l’après-internet.
Interroger l’idée de version ne conduit pas nécessairement à réaliser, matérialiser un nouvel objet ; on peut choisir au contraire de le penser en terme de dématérialisation.

La première salle accueille neuf tables, conçues dans une forme minimale, sur le même modèle, à une hauteur confortable pour la consultation. Elles sont construites avec un bois contrecollé teinté dans la masse, gris anthracite. Ce matériau a un aspect quasi minéral et donne un poids visuel à l’ensemble des tables. Il y a donc une dimension sculpturale, révélée dès que l’on entre dans la galerie.
À la sculpturalité assez lourde de ces tables s’oppose le fait qu’il faille circuler et s’approcher pour voir ce qui est posé dessus. Lorsqu’on s’approche, on a plus du tout la même vision des choses, on est absorbé par le cadre imposé par la lecture.
Et il y a volontairement très peu de choses à lire : deux des tables accueillant chacune un seul objet noir, et les autres un ou plusieurs feuillets noirs sur lesquels sont imprimés en noir un titre, une adresse internet et/ou un texte. Ce sont les fantômes.
Les tables, ces feuillets et objets sont liés par leur absence de couleur : tout est noir, et ils rentrent en résonance avec le sol. Il y a des superpositions. Il y a différents plateaux.

Dans l’espace principal, la première table, un peu en retrait par rapport aux autres, joue le rôle de prologue. Y est posé une carte postale, relecture de Through the Night Softly, une performance de Chris Burden et le texte d’introduction de la recherche.
À chaque extrémité de l’espace sont proposés deux projets en devenir. Au centre, deux ensembles de deux tables présentent : pour l’un, une interprétation de la version comme traduction avec celle d’un texte envisagée comme une œuvre en tant que telle (version anglais-français), et pour l’autre une exploration du web profond, par le biais de playlist et « sitelist ». Vers le fond de la galerie deux autres tables plus solitaires, à la dérive.
Aux murs, très peu de choses : un dessin, un poster.
Chaque proposition active une piste de recherche. Parfois j'en suis le moteur, parfois je donne accès à des productions qui ne sont pas de moi, mais qui pour autant sont des mises à jour.



Le couloir mène au second espace, habité par une seule table et par une bande son - très présente bien que le volume soit assez bas (créée par le musicien et plasticien David Bideau, variation d’un morceau de Duran Duran lui-même déjà transformé).
Cette dernière table est plus haute que les autres, à hauteur de main. Dessus sont posées des piles de copies de ces feuillets fantômes à emporter.
La somme de toutes ces copies mises à disposition (qui vont du format carte postale au format poster A2) constitue une pièce en tant que telle, une pièce inachevée à prolonger chez soi, devant son ordinateur, par des recherches sur Internet – ou peut-être pas, on pourrait en effet simplement décider d’envoyer la carte postale à quelqu’un, ou de mettre un des posters sur son mur, et pour moi l’objectif serait atteint…