Tu soulèves beaucoup de questions très intéressantes mais je ne vais m'attarder que sur deux d'entre elles.
Je suis d'accord avec toi que c'est à l'intérieur même de la galerie qu'il faudrait critiquer cet espace et par extension l'institution artistique. Opérer à la marge ne ferait que repousser des limites. Limites, qui se déplacent avec l'extension de l'institution sur le modèle du réseau. Toute tentative de transgression est rattrapée par ce réseau qui, par définition, englobe tout.
Cependant, ce qui m'importe, et je crois que tu me rejoins là-dessus, c'est de trouver des manières de faire hors norme pour ne pas se conformer au petit ronronnement du jeu de l'art. Et c'est là que ça se gâte !
Comment faire pour avoir un pied dedans tout en étant ailleurs ?
Une perruque face à une fenêtre ouvrant sur d'autres espaces, sur d'autres possibles ?
J'ai participé à très peu d'expositions et, quand cela est arrivé, j'ai fermé la galerie en demandant aux visiteurs de prendre rendez-vous. Ou bien, j'ai occupé le terrain dans les interstices, en décadrant, en voix off, plutôt que de monter sur scène.
Cela se complique encore quand il s'agit d'enseigner.
L'institution artistique comprend bien évidemment les écoles et même si nous accompagnons les étudiants dans la recherche d'une pratique singulière, nous leur inculquons forcément des mécanismes de formatage.
Peut-on "perruquer" à l'école en menant des cours parallèles ?
J'ai déjà pratiqué, mais pour que cela tienne, c'est à dire pour que cet enseignement ait un effet sans nuire à notre travail compté et visible de prof, il faut sans cesse inventer de nouveaux usages, sans quoi les étudiants se lassent ou sont pris par des considérations beaucoup plus pragmatiques comme préparer leurs diplômes. Mais là aussi, on peut envisager d'injecter quelques tactiques de détournement. Je précise que je n'ai jamais perruqué pendant des heures de cours, mais fait en sorte de prendre du temps entre midi et deux, après 18h... Ce n'est donc pas à proprement parlé une perruque mais davantage une pratique épiphyte comme je l'ai nommée il y a quelque temps.
Pour clarifier ce terme, je colle juste après un texte écrit pour le livre Search Terms : Basse Def. :
L’épiphyte est une proposition de Karine Lebrun, formulée la première fois au mois de février 2009 dans le cadre du Collège de la Biennale de Paris dont l’enjeu était de modifier l’idée de l’art.

En botanique, un épiphyte est un organisme vivant sur des plantes qui ne sont pour lui qu’un support indifférent. A l’inverse d’un parasite, l’épiphyte ne dépend pas de son hôte pour se nourrir, il fait usage d’un écosystème et le modifie pour ses propres besoins tout en le complexifiant et l’enrichissant.
 Ainsi, le parasite a le défaut d’établir une interaction durable avec l’organisme dont il dépend alors que l’épiphyte n’entretient pas de relation d’interdépendance avec son environnement, même s’il y est rattaché d’une manière ou une autre.
Dans Le nouvel esprit du capitalisme *, Eve Chiapello et Luc Boltanski ont démontré que les critiques artiste et sociale ont été, à la suite des mouvements contestataires de 68, systématiquement déjouées et intégrées par le capitalisme, toute tentative critique étant ainsi absorbée. 
A la critique artiste dénonçant un système corrompu par l’inauthenticité de la société marchande et demandant plus de libertés individuelles, le capitalisme a effectivement répondu en faveur d'une plus grande autonomie mais en transformant le contrôle par l'autocontrôle et en développant un capitalisme désormais organisé selon un principe connexionniste.

Cette organisation réticulaire voue à l’échec toutes tentatives d’échapper aux modèles dominants. 

L'épiphyte ne prétend pas être à la marge du réseau, car le réseau est sans dehors, mais ne se résout pas non plus à s’y conformer. Sa démarche n’est pas de recenser ou d’identifier les actions qui relèveraient de l’épiphyte, ce qui reviendrait à créer un réseau, mais consiste à générer des résistances en instillant des moments épiphyte. 
Ces moments agiraient comme une sorte de prolifération collective conduite par une multiplicité d'actions individuelles distinctes, sans cristallisation autour d'une personne qui porterait un projet à suivre.

Au sujet de l’épiphyte, une conversation entre Stephen Wright et Karine Lebrun : http://www.tchatchhh.com/index.php/Stephen-wright


* Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
Google a très bien compris comment profiter de la créativité de ses employés en officialisant la perruque jusqu'alors seulement pratiquée à des fins personnelles.
Je connaissais déjà ce détournement inversé de Google, mais le texte de Christian Fauré intitulé "Le travail en perruque à l'heure du numérique" que tu pointes dans ton précédent poste synthétise ce qui est à l’œuvre depuis quelques années.
Alors voilà, la perruque ne devrait pas figurer dans un contrat, elle perd ainsi son caractère de détournement et de sabotage, Google passe en plus pour une entreprise cool alors qu'elle ne fait qu'obliger ses employés.