Robert Barry, ‘Closed Gallery Piece’ (1969)

Suite à ton billet, et à cette phrase devenue titre, j’ai relu “Inside the White Cube”.
Sur la 4ème de couverture de la version française augmentée d’une postface (2008), se trouve une phrase d’accroche : « Cet espace sans ombre, blanc propre, artificiel est dédié à la technologie de l’esthétique ».
Les outils et les techniques sont là pour répondre à des besoins, pour résoudre des problèmes. Au même titre donc que le crayon papier ou que le crayon de la palette graphique, la galerie (mais aussi l’atelier) sont des outils. Mais contrairement à tout ces outils qui appareillent le corps, ce sont aussi des lieux. Ils situent le corps et l’esprit.

« En 1964, Lucas Samaras transporta le contenu de son atelier/chambre à coucher du New Jersey, où il résidait, jusqu’à la galerie Green, East 57th Street, à New York.Il y reconstitua l’atelier/chambre à coucher et l’exposa comme une œuvre d’art, inscrivant ainsi le lieu où l’art s’élabore dans le lieu où l’art est montré et vendu. L’atelier était désormais une œuvre d’art dans une galerie. Il ne fut pas vendu. (…). Le geste de Samaras consistait à superposer les deux espaces où l’art sollicite son sens, l’atelier et la galerie. Dans cette œuvre, la mythologie de l’atelier, qui anticipe et accompagne celle du cube blanc, vient recouvrir la mythologie de la galerie. En installant l’atelier dans la galerie, il force leur coïncidence et vient perturber leur dialogue traditionnel. Samaras exposait un style de vie – frugal, bordélique, indifférent au code de bonne manière de la galerie. Il inventait une espèce de reconstitution d’époque (milieu de années 1960), du genre des « period rooms » qui, dans les musés, suggèrent le cadre de vie d’une personnalité du passé. En exposant un style de vie embaumé dans le temps artificiel de la galerie, Samaras imaginait l’artiste absent avec les restes de la vie d’artiste, il réifiait l’image de l’artiste absent avec autant d’éloquence que le chien qui pleure son maître aux pieds de la chaise vide dans un tableau victorien évoque le maître disparu. De sorte que, dans cette œuvre, la galerie encadre l’atelier, qui encadre le mode de vie de l’artiste qui encadre l’attirail qui encadre l’artiste – qui est absent. »
(L’atelier et le cube, Brian O’Doherty)

Nous revoilà chez les fantômes…
Ce texte est récent (2007). Il me semble pourtant qu'aujourd'hui l’hégémonie de l’atelier a été résolu : il n'est plus le modèle dominant du processus, le laboratoire de la cuisine artistique. Ce paradigme a en effet entièrement changé avec l’apparition de l’ordinateur grand public. Ce n'est pas le cas pour celui de la galerie. Lorsque nous essayons d’éviter la galerie, nous nous situons quand même par rapport à elle. Malgré les tentatives, auxquels j’ai participé à la fin des années 90, d’utiliser le réseau comme un nouvel espace d’exposition et de diffusion, la galerie, bien que réinterrogée, mise à mal (la peur se lisait sur les visages ;), persiste comme modèle.
À l’ère d’internet, nous sommes toujours hantés par la galerie. Et je pense que c’est une des raisons pour laquelle le mouvement post-internet n’a pas réussi à s’en « débarrasser », c’est pour cette raison qu’Aram Bartholl devient, avec brio, curateur de Livebox customisées dans une white Cube commerciale.

« On considère d’ordinaire le cube blanc comme l’emblème de l’aliénation de l’artiste devenu étranger à la société dans laquelle il vit et à laquelle la galerie donne un accès. Cet espace est un ghetto, un îlot de survie, un proto-musée directement branché sur l’intemporel, une panoplie, une attitude, un lieu sans lieu, une réaction au culte désuet du mur-rideau, une chambre magique, un concentré d’esprit – peut-être une erreur. Il a sauvegardé la possibilité de l’art tout en le rendant difficile. C’est avant tout une invention formaliste, au sens ou la tonique apesanteur de la peinture et de la sculpture abstraites lui a légué sa faible densité. Ses murs n’accueillent l’illusionnisme que réduit à l’état de souvenir. Le cube blanc se nourrit-il de la même logique interne que l’art qu’il abrite ? Son obsession de la clôture est-elle une réaction organique : enkyster l’art pour garantir sa survie ? S’agit-il d’une élaboration économique fondée sur le modèle capitaliste de la rareté et de la demande ? S’agit-il d’une concentration technologique extrême résultant d’un processus de spécialisation ? Ou d’un reliquat constructiviste des années 20 qui se seraient mué en manie, puis en idéologie ? Pour le meilleur et pour le pire, le cube blanc est la seule convention majeure à laquelle l’art ait dû se soumettre. Sa pérennité est garantie parce qu’il n’y a pas d’alternative. Une myriade de projets aborde(nt) la question du lieu, mais il ne propose pas tant des alternatives qu’ils ne réquisitionnent l’espace de la galerie pour le compte du discours esthétique. Aucune alternative authentique ne peut surgir depuis l‘espace de la galerie. Cela dit, il symbolise plutôt dignement la préservation de ce que la société juge obscur, dépourvu d‘importance et sans utilité. Il a été l’incubateur d’idées radicales qui visaient à l’abolir. Nous n’avons rien d’autre que l’espace de la galerie, et l’art a presque toujours besoin de lui. Chaque face de la problématique du cube blanc révèle deux, quatre, six autres faces. »
(Le contexte comme contenu, Brian O’Doherty)

Comment esquiver ?
Peut-on opposer des stratégies aux lieux physiques de dissémination de l’art ? La majorité des propositions artistiques aujourd’hui prennent cette donnée en compte. J’ai moi-même expérimenté la chose, participé par exemple à cette proposition mise en place par le CAN pour échapper à son white cube. Elle m’avait non seulement plu dans l’énergie qu’elle développait mais m’avait aussi beaucoup fait réfléchir à ma propre pratique de la galerie. Une institution qui critique son espace d'exposition, une initiative réussie à vrais dire, mais étonnamment révélatrice dans le fait qu'elle ne se fasse que pendant les vacances d’été !
... J’en discute aussi avec Cécile Babiole au regard de ce qu’elle a connu avec sa pratique du milieu musical, qui arrive à s’articuler autour d’un lieu, un évènement, un travail artistique, et surtout une communauté non fermée sur elle-même… Et j'en discute aussi nouvellement avec Adva, dont je découvre le travail.

Solo Solutions / Opening (video) d'Adva Zakai.



Je ressens ton épiphyte comme une technique (une stratégie ?) assez « organique ». Peut être est-ce un début de réponse : aux lieux physiques répondons par la matière vivante ?
Et ce qui je me frappe dans cette possibilité d’échappatoire que tu mets en place, c’est d'une part le moment comme tu le soulignes, mais c’est aussi l’idée d’indifférence (c’est à la fois dans la description que tu en fais et dans sa définition première). L'épiphyte, un double-bind organique ?

Pour conclure cet article, je dirais que je n'ai jamais été une technophobe. La galerie "dédié à la technologie de l’esthétique" ne me rebute pas et m’intéresse quand elle devient une version dans les flux des supports possibles d'une proposition. Bref, idéalement, une possibilité de plus pour l'artiste - cet autre institution de l'art.
Il y a quelques temps, tu m'envoyais un texte d'André Gunthert sur la dématérialisation des contenus suite à l’apparition de l'ordinateur et de leur diffusion globale par Internet, et sur leur conséquence : l'appropriabilité et la remixage des contenus. Je crois fortement que nous ne sommes qu'au début des changements qui secouent l'art (contemporain ou autres) et que la galerie comme les artistes devront s'adapter (et questionner) à l'idée de co-auteurs, de remixages par et avec l'amateur, de versions... En conclusion de ce texte, Gunthert écrivait :
« Si les techniques forment souvent le creuset d'évolutions culturelles majeures, elles n'en sont jamais les déterminants exclusifs. C'est au cœur des usages permis par les outils que naissent les caractères susceptibles de désigner une époque. Tout comme la reproductibilité permettait d'identifier la montée en puissance des industries culturelles, l'appropriabilité apparait comme un trait majeur d'une nouvelle culture qui déplace fondamentalement nombre de nos points de repère familiers. Mais qui s'inscrit tout autant dans la continuité des dynamiques profondes, comme celle repérée par Walter Benjamin de "rapprocher les choses de soi" ».
Je te mets celui-ci en lien, un peu périphérique, mais qui traite des même questions...

(ps : Je note que tu as nommé ton image de femme à barbes « julie03.jpg », cela m’a fait rire et je ne le prendrais pas pour moi ;)