Ce texte est en partie rédigé à partir de textes que j'ai déjà publiés sur le web.

Quel chemin a parcouru André Gunthert depuis son billet Why Flickr is not art, posté en 2008 ?
Il y rendait compte d'une intervention faite dans ton école, les Beaux-Arts de Lorient, dans le cadre d'un séminaire où je l'avais invité.
Son ton et sa critique étaient plutôt acerbes ne comprenant pas pourquoi les étudiants regardaient de travers des images issues de la plateforme Flickr. Je me souviens qu'il s'était arrêté sur l’œuvre de Rebekka et notamment sur l'image d'une pomme à peu près comme celle illustrant ma réponse. Mais le sujet n'était pas tant l'image que la manière dont cette image avait recueilli un grand nombre de commentaires et de favoris grâce à l'Interestingness, une fonctionnalité à disposition des internautes qui propulse les images les plus intéressantes à la une de Flickr. Elles sont intéressantes pour Flickr, car elles reposent sur le nombre de commentaires et de favoris qui leur sont attachées. Or les internautes ne font pas de commentaires, ils marquent leurs préférences, tout comme le Like de Facebook. Ce réflexe nous prive au contraire de commentaires et d'échanges de points de vue, d'un espace où s'exprimeraient les goûts esthétiques de pratiques hétéroclites, amateures ou professionnelles, artistiques ou pas. L'Interestingness ne regarde que le nombre de commentaires. Cette valeur quantifiable est perverse, car elle entretient un système qui valorise le signalement au détriment du sens. Le signalement ne peut être que positif, car un avis négatif exclurait d'emblée celui ou celle qui s'y risquerait. Du coup, presque tous les commentaires sont marqués d'un beautiful. Plus on commente, plus on se signale à la communauté, plus on a de chance d'être élu.
Il est indéniable que l'usager a aujourd'hui pris sa revanche sur l'utilisateur d'autrefois. Il n'est plus un élément du programme, il le construit et le ré-invente par la pratique. Cependant, l'expérience de la lecture empruntée à De Certeau n'est plus opérante avec le web 2.0 précisément parce que la lecture est un acte intime alors que le blogging, ou les activités assimilées, sont publiques.
C'est Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages de France Télécom R&D et chercheur associé au centre d'étude des mouvements sociaux de l'EHESS, qui me permet de souligner cette différence fondamentale. Pour le sociologue, l'identité numérique est une technique relationnelle que l'individu met à l'épreuve dans les différentes plateformes qu'il pratique. Sur ces plateformes, l'individu gère les informations qu'il veut bien donner de lui-même en fonction de l'espace relationnel. Plus il donne de lui, plus il est visible, plus il se fait des amis. Pour être perçu dans le réseau social, il faut produire des contenus qui deviennent des signes de projection de soi. Le "faire" est valorisé parce qu'il est plus visible que l'"être". Sans actions observables, l'individu n'est pas perçu par les autres. Le bon "facebookien" pour Dominique Cardon est cool, transparent et ouvert. Le bon "ebayeur" que je suis est un payeur rapide et toujours content. J'ai fait un jour la malheureuse expérience d'afficher mon mécontentement au sujet de l'achat d'un objet. Je n'ai récolté qu'une salle réputation et j'ai compris qu'il fallait 100% d'évaluations positives et donc laisser de bonnes appréciations sur les autres ebayeurs pour vendre quoi qu'il advienne.