Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

dimanche 26 août 2012

Suite et fin ?



Locmariaquer, c'est drôle, c'est là que j'étais allée pour relire les épreuves de mon livre Les Paroles s'envolent. C'était il y a plus de 15 ans, je n'y avais pas vu de librairie. J'avais une toute petite chambre donnant sur la mer, presque seulement un lit, et j'avais l'impression d'être sur un bateau. Et puis je me souviens d'un couple sans doute illégitime qui mangeait des huîtres au petit déjeuner...

A propos de lectures, j'ai voyagé tout l'été en compagnonnage étroit avec quelques livres qui ont forcément teinté un peu mes relations avec Vermeer. Il y avait (c'est drôle je parle déjà au passé alors que je suis encore à Washington) – des textes courts de jeunesse de Robert Walser que j'ai surtout lus au début du voyage comme des moments de contemplation/méditation sur des choses simples comparables à ce que fait Vermeer. C'est un peu pareil pour Soseki – d'abord Une journée de début d'automne, où une des nouvelles autour d'un moineau en cage fait parties des plus belles choses que j'ai jamais lues, et maintenant Je suis un chat. Ce sont des écrivains parallèles à Vermeer.
Je ne raffole pas de Modiano mais je suis tombée sur L'horizon dans une librairie de Berlin et j'ai eu plaisir à le lire: l'espace laissé au lecteur ressemblait à celui que me donnait Berlin dans mes journées à ce moment-là.
Enfin j'ai rencontré les livres de Kurt Vonnegut. D'abord Slaughterhouse 5 dont l'objet central si on peut dire est le bombardement de Dresde, et en ce moment Breakfast of Champions que j'admire tout autant. La liberté, la vitalité violente, drôle et caustique, les dessins, une façon d'intervenir en plein milieu des personnages pour commenter, critiquer ce qu'il est en train d'inventer, pour dire que rien n'est inventé et que les chaussettes qu'il prête à tel personnage sont celles de son beau-père... Je suis loin de cette écriture (malheureusement !) mais j'espère que dans sa liberté formelle elle va m'inspirer pour Vermeer.

Tout en étant très occupée par Vermeer, j'ai senti que tous ces livres m'imprégnaient fortement. Je ne sais vraiment pas ce que je vais faire, quelle forme je peux donner à cette expérience, j'ai l'impression d'avoir vraiment vu Vermeer, de savoir intimement ce qu'il fabrique, mais ce ne sont pas les mots de l'histoire de l'art qui vont pouvoir me servir à raconter ça, les descriptions que j'ai faites ne valent que pour l'expérience du moment... enfin on verra.
J'ai des photos, sans qualité, mais qui ont un certain sens par rapport à ce que j'ai fait et vu. J'aimerais peut-être proposer au Tigre de m'ouvrir pendant quelque mois une rubrique Vermeer, pas pour raconter mon voyage mais pour continuer sur la lancée de ce que j'y ai trouvé... Les autres medias, tu sais, ça m'intimide, je n'ai aucune habileté dès qu'il s'agit de faire avec autre chose que les mots, et c'est alourdissant et agaçant.

Je ne sais pas si c'est notre dernier échange. Peut-être que si tu te dépêches de me répondre, on a encore le temps de faire un va et vient. Sinon au revoir blog de Karine – et à bientôt.

jeudi 23 août 2012

Chère Christine,

je t'écris depuis Locmariaquer, un bourg situé dans le Golfe du Morbhian où je me balade en ce moment. Reçois ce billet à la manière d'une carte postale que je vais essayer de te faire parvenir malgré une connexion Internet inexistante. Ces lignes seront certainement publiées en différé.

A Locmariaquer, une librairie récemment ouverte vend déjà les nouveautés de la rentrée littéraire.
Je sais que ce genre d'événement te laisse indifférente et je te rejoins.
Seulement, la couverture de Libé montre aujourd'hui des images de la série "Aimer lire" de Jean-Philippe Toussaint, et, plus loin dans ses pages, le journal met en avant La théorie de l'information, roman d'Aurélien Bellanger.
J'ai acheté le roman, curieuse de lire un livre se nourrissant d'Internet et du Web 2.0. Selon l'interview, l'auteur s'est largement servi de Wikipedia, peut-être pas comme Houellebecq, accusé de plagiat parce qu'il a recopié des passages de Wikipedia sans se soucier de les maquiller un peu, mais comme un compagnon d'écriture, un peu à la manière de ceux qui pratiquent le fact-checking, c'est à dire ceux qui vérifient, smartphone à la main, tel ou tel détail.

Je repensais à ce que tu écrivais dans un précédent billet t'interrogeant sur la finalité de ton voyage Vermeer. Est-ce qu'il sera l'occasion d'un livre ? Un livre au sens classique, prenant la forme du codex, ou un livre sur d'autres supports ?
Bien entendu, on peut se poser la question de la persistance du mot, est-ce toujours un livre dès lors que le texte quitte les pages reliées et s'accompagne d'autres médias ?

François Bon effraie le libraire de Locmariaquer, pour finalement concéder en fin de discussion qu'Amazon est beaucoup plus dangereux qu'un seul écrivain prêchant le livre numérique (et publiant quand même des livres !).

Jean-Philippe Toussaint n'arrive pas comme un cheveu sur la soupe, il illustre le Libé consacré à la rentrée littéraire avec des images de jeunes gens en situation de lecture, livres en mains et en extension dans les airs, dans un paysage marin comme toile de fond. Les images sont franchement peu convaincantes, inutile d'en dire davantage. J'ai été frappée cependant par la correspondance, évidemment fortuite, qu'il y a entre ces images et celles de Duo pour 13 mots et un paysage. Dans ce film fait ensemble, la littérature traverse un paysage ouvert sur l'océan et tu y figures au premier plan.

Une gravure est réussie quand elle s'approche d'une sorte d'écriture très libre et rapide, où n'est exprimée qu'une seule idée à la fois comme dans une conversation.
Jean-Pierre Pincemin

Je n'ai aucune admiration particulière pour cet artiste, mais la phrase me paraît de circonstance. A débattre.

dimanche 19 août 2012

All the Vermeers in New York



Je crois que ce qui est complexe avec l'écriture, avec les mots, c'est que, comme tu disais (écriture comme moyen d'enregistrement de la réalité), ils peuvent, peut-être encore plus que l'image filmique ou photographique, prétendre à l'approche maximale d'un objet, d'une situation, à une sorte de précision qui n'en finit pas. Et que ce pouvoir pourtant ne comporte pour le lecteur aucune garantie de rapport de vérité avec quelque chose qui existe: on peut tout inventer. Ou plutôt, on ne peut pas inventer grand chose mais on peut à l'infini brasser, faire varier, jouer avec des données d'autant plus trompeuses qu'elles sont forgées sur l'observation et l'enregistrement de ce qu'on voit et perçoit. Il y a dans ce qui fait écrire ou fabriquer des images, ce fantôme, ce fantasme, de la restitution d'une réalité qui n'aurait pas encore été rendue aussi bien qu'on le fait.
Dans le genre d'écriture que je pratique, c'est dans le même mouvement, dans la même attention, que se pointe, comme une petite soeur indisciplinée, ce qui relève de la fiction. Alors on est en train de décrire avec une exigence de précision maximale, le nez sur « la réalité », mais les mots, la possibilité de fantaisie qui est comme leur ombre, vous tirent vers une autre exploration. Et on y va parce qu'on sait que ce pas de côté fournira des éléments d'éclairage sur ce qu'on cherche qu'on n'aura pas si on reste tout raide et bien droit à faire sa description...
Je lisais ce matin à propos de l'utilisation par Vermeer de la camera obscura, qu'on ne sait toujours pas pourquoi, s'il recherchait avec cet instrument une fidélité photographique, il a reproduit et non pas corrigé certains points blancs de lumière que fait naître sur les objets l'imprécision de la lentille, ou, comme aujourd'hui avec la photo, un mauvais contrôle de la source de lumière. Et on s'étonne aussi du fait qu'il ait dans certains cas, (dans la Vue de Delft ou La Laitière, c'est frappant) rajouté de ces points de lumière selon une logique qui ne relève plus de la camera obscura... Moi ça ne m'étonne pas du tout ! C'est ça être emporté dans quelque chose qu'on voit, c'est se retrouver tout d'un coup, au-delà de la méthode qu'on avait bricolé pour décrire, sur un terrain qui vous donne des libertés spécifiques issues de cette méthode.

jeudi 16 août 2012

Economie de moyens

Te voilà donc en Amérique.
On peut te suivre grâce aux tableaux que tu sèmes en illustration de tes billets.
Je me demande si jamais j'ai eu une méthode. Comme toi, je ne réfléchis pas à la méthode avant d'aborder un projet. La "méthode" se construit en même temps que le projet et se réajuste si ça ne va pas. Parfois, il est nécessaire de revoir la "méthode" et de tout recommencer.
La masse de descriptions que tu récoltes ne charge pas les textes de notre conversation, ni ceux que tu écris pour Libé. J'ai plutôt l'impression que tu tentes de décrocher et que tu cherches des ouvertures en citant Proust, ou comme cette très belle image de Maria faisant mine de pianoter sur un ordinateur, jusque là imprévue dans l'histoire de Vermeer, téléportée à l'époque du tableau d'une jeune femme au virginal.
Décrire te permet de regarder, de rentrer dans la matière du tableau, mais la description est aussi au premier plan dans tes écrits, plusieurs de tes textes comportent des descriptions ou sont des descriptions.
La fiabilité de l'écriture n'est en fait pas une chose très sérieuse ! Nombre de délateurs ont dû inventer des bobards pour se débarrasser de personnes qu'ils jugeaient gênantes, sans compter la somme de canulars et d'impostures commis par la littérature.
Ce qui me semble plus juste, c'est la légerté de l'appareillage. Un stylo et un siège dans le meilleur des cas suffisent. Économie de moyens qui dénote avec la lourdeur de certaines productions même s'il ne s'agit pas du même champ d'activité - bien qu'il y ait des artistes plasticiens qui utilisent l'écrit comme moyen et fin de leur travail.
Quand je converse avec quelqu'un sur tchatchhh, l'écrit tient une place centrale, mais il ne s'agit pas d'écrire. Il s'agit par tous les moyens de rencontrer quelqu'un avec ce que toute "relation" comporte comme accord ou désaccord. Même s'il peut être imposant de penser à ce que l'autre a posté, parce qu'on y pense plusieurs jours d'affilés, j'aime l'immatérialité de la rencontre, là aussi affaire de légerté.

mardi 14 août 2012

Ecrire Voir



Alors je vais te dévoiler ma méthode! Je ne suis pas partie avec, elle s'est mise en place devant les tableaux.
Je me suis aperçue que le meilleur moyen pour moi de regarder, de regarder vraiment ces tableaux était de les décrire. De les décrire le plus précisément, le plus bêtement possible, sans grille ou plan préparé, de m'abandonner à ce dans quoi m'emportait leur description. Je suis devant un tableau, assise si le musée a bien voulu me prêter un siège, debout sinon au milieu des gens. J'ai un petit carnet, et je note. Pendant des heures. L'idée est de noter tout ce que je vois. Non pas d'interpréter, de trouver des choses intelligentes à dire – simplement de regarder et noter.
Je compare cette activité au fait d'apprendre par coeur un texte qu'on aime: on le fait entrer en soi. On sait qu'ensuite il est là, on peut l'appeler, le faire revenir, y penser de manière tout à fait différente de celle selon laquelle on pense à un texte qu'on a sous les yeux. Evidemment sur le moment, c'est assez ingrat. On se tient mal, on écrit mal. Et cela n'a rien d'élégant d'être là à gratter du papier. Le résultat n'est pas séduisant non plus: une suite de notes pas du tout méditées dont je ne ferai probablement rien. Voici un extrait au hasard pour te donner une idée:
...les points blancs du collier - un petit point blanc sur un point gris clair plus grand par perle, le zigzag des perles dans les cheveux (points plus petits, le gris dessous en continu), la boucle d'oreille ovale, assez grosse, gris teinté du rose/mauve de la peau dessous, un pas tout à fait triangle blanc pour la lumière. On dirait, ce n'est pas sûr, que s'y reflète légèrement la croisée d'une fenêtre. La peau de la femme est assez rose, plus clair/mauve sur le cou et sur l'avant-bras droit. Le plus rose la joue. Pas de points blancs sur les ongles marqués sur la main gauche par un éclaircissement de couleur léger... » - et on est sans arrêt embêté par le fait que les mots ne disent pas ce qu'on voit.
Donc quand tu parles de l'écriture comme moyen d'enregistrement de base, je suis d'accord. Plus fiable, moins fiable, c'est-à-mon avis une affaire de personne et de situation.
Parfois je pense au livre dans lequel peut-être je me lancerai en revenant de ce voyage. Je voudrais y mettre tellement de choses, tellement de formes à la fois que je ne vois pas à quoi il pourrait ressembler. Peut-être qu'il ne faudra pas relier les pages, peut-être que ce sera un de ces fameux sites ou livre électronique dont on a souvent parlé ensemble, peut-être que je n'arriverai à rien... et qu'il ne me restera dans quelques année que la trace d'une longue rêverie autour de Vermeer un été où j'avais du temps pour ça. C'est compliqué ces choses-là, ces réglages entre le maitrisé et l'intuitif, c'est ambitieux de croire qu'on peut encore trouver des formes, surtout quand on part du travail de quelqu'un qui n'a fait que pousser à la perfection une forme qu'il n'a pas du tout remise en question...

samedi 11 août 2012

Ecrire sous influence




Tu évoques la vision comme moyen de contrôle, comme les caméras installées dans les panneaux publicitaires high-tech du métro utilisées par la RATP pour analyser nos déplacements.
Mais l'écriture a tenu une place importante avant l'apparition de la photographie pour signaler les personnes dont le comportement semblait suspect. Bien après l'invention de la photographie, le signalement écrit était encore considéré par les instances publiques plus fiable que l'image.
L'écriture est un moyen d'enregistrement de la réalité plus discret et moins ostentatoire qu'une caméra braquée alentour.
Peut-être même que l'écriture a toujours été le moyen le plus performant qu'il soit pour nous ficher et observer ce que nous sommes en train de faire.
What are you doing right now ?
L'image parle, les photos et vidéos postées sur le web sont autant de témoignages de moments vécus. Nous écrivons avec des mots ou des images et il est parfois plus simple d'enregistrer ce qui est là en dégainant un téléphone. Les récits de soi sont assez répandus sur le web. Personne ne nous y incite, mais pourtant nous y prenons part d'une manière ou d'une autre, nous laissons des traces de notre passage.
Facebook fait le prélèvement quotidien de nos humeurs en vue de les monnayer à quelques marchands.
La voix disparaît au profit de l'écrit qui s'impose par flux: tweets, sms et autres messages instantanés en 140 caractères. L'écrit efficace.
En regardant les tableaux de Vermeer, je découvre une peinture assez proche de ton écriture. Descriptive, contemplative, détachée, avec quelque chose de travers, dissonant mais en sourdine.
Le dispositif d'écriture que tu expérimentes pour approcher Vermeer semble par contre bien loin des préoccupations du peintre. Tu déplaces ton écriture dans la conversation que nous avons et tu te déplaces physiquement dans le voyage que tu lui consacres. La mobilité ne semble pas essentielle pour Vermeer, même s'il dispose dans sa peinture des objets évoquant le voyage, tout est rapporté au cadre qu'il dessine comme le cabinet de curiosité d'un collectionneur. Une autre boîte à regarder ?

mardi 7 août 2012

Aux Jeux Olympiques



A la National Gallery de Londres, dans une salle où se trouvent aussi deux tableaux de Vermeer (La jeune fille debout à son virginal, et La Joueuse de guitare), est présenté un peepshow du XVIIème siècle qui enchante les visiteurs.
Cette boîte à regarder par le trou de la serrure fut construite par le peintre Samuel van Hoogstraten, artiste du trompe l'oeil et des intérieurs dans lesquels le regard pénètre. La pratique de cet objet fut en vogue chez les peintres hollandais au XVIIème siècle, il en reste aujourd'hui une demi-douzaine d'exemplaires.
Il s'agit d'une boîte en bois dont un des grands côtés a été remplacé par un transparent et dont les deux petits côtés portent chacun en haut un petit trou par lequel on regarde. A l'intérieur toutes les faces sont peintes pour recréer l'image d'une habitation, dallage, plafond, murs, portes et fenêtres qui s'ouvrent sur des pièces avec personnages et meubles. Certains des éléments représentés obéissent à la technique de l'anamorphose, si bien que quand on regarde du côté de l'écran transparent on n'est pas dans l'illusion, on voit comment c'est fait. Les choses se rétablissent selon une logique illusionniste quand on regarde par un des deux oculi. On voit alors en trois dimensions un de ces intérieurs comme dans les peintures de Peter de Hooch ou La lettre d'amour de Vermeer: des pièces s'ouvrent sur d'autres pièces et nous avons la sensation de traverser la maison du regard, nous sommes la caméra de surveillance. Il n'y a rien de scabreux à voir dans ces intérieurs qui montrent la vie tranquille. Mais il suffit de constater l'enthousiame avec lequel petits et grands se livrent à l'expérience de cet innocent peepshow pour se dire que le plaisir réside largement autant dans le fait de regarder de cette manière que dans le contenu de l'observation.
Nos caméras de surveillance ont transformé l'activité coquine de regarder par le trou de la serrure en un système de protection sécuritaire et dépersonnalisé. Nous sommes maintenant tellement habitués à la présence de ces caméras que nous ne nous sentons même plus regardés.
Aujourd'hui, à Hyde Park Corner, nous avons fait en quelque sorte l'expérience inverse. Nous sommes arrivées sans l'avoir calculé au moment d'une épreuve olympique de cyclisme et nous nous sommes pressées dans la foule contre les barrières pour voir le spectacle, annoncé, vanté, le grand spectacle pour lequel on s'était déplacé: presque rien, un petit peloton qui passe et repasse, et puis la vision et la joie d'être là au milieu de tous ces autres qui comme nous regardent et se regardent...

vendredi 3 août 2012

Voyeur



Au-delà de l'image que nous voyons dans La lettre d'amour, il y a l'image que nous imaginons. Même si elle nous paraît banale et/ou innocente, il y a derrière cette apparente banalité, une autre image qui est largement suggérée par Vermeer. Quelqu'un qui épie, dis-tu, je dirais quelqu'un qui mâte.
Vermeer et/ou un homme derrière le rideau, je n'arrive pas à me représenter une femme. Peut-être une tierce personne entre le peintre et le spectateur qui pourrait se substituer au narrateur ?
A l'exception de L’astronome et du Géographe, Vermeer n'a peint que des sujets féminins. Beaucoup vaquent à leur occupation comme si elles ne prenaient pas part à l'action dont elles sont pourtant les protagonistes. Elles n'agissent pas pour le compte du tableau, elles sont en dehors de ce qui se trame. Mon attention est constamment détournée par le dispositif mis en place par Vermeer, il se passe autre chose ailleurs, en hors-champ. Ton Vermeer en photographe est très crédible !
Voyeur, publié en 1994, est le titre du livre d'Hans-Peter Feldmann, composé uniquement d'images empruntées à la presse, le livre n'offre aucun texte.
En mêlant différentes images dont nous arrivons plus à hiérarchiser l'intérêt, l'artiste nous met dans une position de regardeur au rabais, un consommateur d'images condamné au voyeurisme.
Les dispositifs de vision de Feldmann et Vermeer ne sont pas comparables, mais ils mettent tous deux en jeu le regard en l'interrogeant selon leur contemporanéité propre.
Celui de Vermeer m'est un peu plus opaque.

mardi 31 juillet 2012

d'Edimbourg



Avec l'écriture c'est pratique, il y a la position du narrateur qui est une position « entre ».
Entre celui qui écrit et les choses qu'il ou elle raconte. Cela permet du jeu, du jeu avec le je – et ce « je » de l'écriture devient autre chose que le "je" qui colle à vos propos dans la vraie vie...
Dans la peinture, il y a le peintre et puis c'est tout. Avec plus ou moins d'empathie, plus ou moins de marques directement expressives de sa présence. Mais on n'a pas inventé d'instance intermédiaire pour dire quelque chose comme « le narrateur ».
Vermeer et son compatriote et contemporain Rembrandt représentent autour de cette questions deux pôles opposés. Rembrandt, par sa manière de peindre, sa main, sa trace, sa présence dans le geste, n'arrête pas de dire qu'il est là, dans la toile. Trois cents ans après, on sent toujours le lien de ses peintures avec son corps... La présence de Vermeer ne s'exprime pas directement – c'est distant, c'est calculé, c'est léché... Mais, comme tu l'as dit plusieurs fois, on sent aussi qu'il est là, où ? comment ? il faut chercher, il faut se poser des questions. C'est comme la différence entre une grosse haleine avinée et un souffle. Il y en a un qui n'a pas peur des rôts, de la sueur, du sperme et de la merde et l'autre qui aspire, peut-être pas à être un pur esprit, mais à refabriquer un monde comme une sorte de magicien, en faisant oublier que la peinture c'est du travail manuel - Vermeer aurait sans doute été content de pouvoir être photographe...
Je ne sais pas où commence la position du voyeur. Il y a un tableau où Vermeer nous met explicitement en position d'épier, c'est dans La lettre d'amour d'Amsterdam dont j'ai parlé dans mon dernier billet: on regarde, par l'encadrement d'une porte surmontée d'un rideau, au fond d'une pièce dont l'entrée est barrée par une paire de socques et un balai qui traîne, un sujet qu'on pourrait croire anodin: l'échange d'une lettre entre une femme et sa servante. Pourquoi ce dispositif ? Dans l'intimité même d'un intérieur où on vit, il peut toujours y a voir quelqu'un qui regarde, quelqu'un qui regarde de l'intérieur - et peut-être que ce sont les lieux eux-mêmes qui vous regardent... Ce qui est caractéristique chez Vermeer c'est que (je pense que le mot intrusion est trop fort) ce regard se porte sur des choses innocentes du point de vue du voyeurisme classique – rien de troublant pour les sens... Mais il s'agit de nous faire sentir que regarder, comme peindre, est un acte qui implique. Le spectateur, le peintre l'a été avant lui, est tout sauf passif ; c'est le contraire du spectateur tel que le définit Debord !
Oh là là j'ai du mal à sortit des lieux communs sur ces questions... mais tu vas peut-être m'aider !

dimanche 29 juillet 2012

Un matin au Llyod Hotel


J'ai déjà séjourné au Lloyd Hotel et je me souviens que chaque chambre était unique, aménagée par un designer différent, et que l'art y tenait une place importante.
La vidéo dont tu parles est peut-être une œuvre, ce qui me semble tout à fait probable.
Cela dit, peu importe que ce soit l’œuvre d'un artiste, du moment qu'elle t'apparaisse à cette occasion, dans cette chambre, comme une œuvre, ou du moins, que tu éprouves une expérience artistique. J'ai déjà à maintes reprises cherché le nom de l'artiste qui avait réalisé ce qui me semblait être l’œuvre d'un artiste, en découvrant plus tard et par hasard qu'il s'agissait en fait d'un teasing, c'est à dire l’œuvre d'une agence de pub. Agence bien avertie, qui se nourrit de ce qui se fait en art, œuvrant ainsi à masquer dans un premier temps la marque pour laquelle elle travaille. La lessive ne fait plus vendre, il faut maintenant un rêve de lessive. Tu as remarqué comme tout est blanc au Lloyd Hotel !
Peut-être que certaines scènes de Vermeer m'ont l'air confiné parce qu'elles offrent un point de vue de voyeur, comme si le spectateur voyait par la petite lucarne une scène qu'il ne devait pas voir. Peut-être aussi, est-ce là, l'une des ambitions de Vermeer, intégrer le regardeur, y compris lui-même, dans la scène qui se déroule sous ses yeux. Jasmin se réveille...

jeudi 26 juillet 2012

Amsterdam, Lloyd Hotel



Quand on allume la télévision dans la chambre 102 de l'hôtel Lloyd à Amsterdam, on tombe en premier lieu sur un court film, une vidéo, dont je n'ai pas compris le statut d'abord car j'ai cru à un programme de télévision comme un autre, alors que passant en boucle cette vidéo doit tenir lieu de quelque chose comme un fond d'écran.
Pendant quelques minutes, tout en fredonnant sur fond de percussions discrètes, une jeune femme, avec des gestes ralentis et qui se veulent je pense voluptueux, astique un intérieur blanc et lumineux, assez vide, où on ne perçoit pas le moindre grain de poussière. D'abord on voit en gros plan les plumes de casoar d'un long plumeau, puis une suite de plans où, à genoux, debout sur un lit, penchée sur une fenêtre, avec des brosses douces, des balais, des éponges, cette femme nettoie et époussette ; elle caresse même de ses chiffons deux personnages immobiles... Dans une galerie d'art on ne ferait sans doute pas très attention, là c'est étrange de se retrouver avec de telles images dans une chambre d'hôtel qui ressemble au décor filmé. Je n'ai encore interrogé personne sur la présence de cette vidéo mais, passant mes journées à contempler en peinture des intérieurs hollandais du XVIIe siècle parfaitement briqués et présentés au summum de leur éclat, je ne peux m'empêcher de voir ce choix comme une sorte de prolongation de ces préoccupations outrancièrement domestiques.
Pour ma part, je n'ai pas une grande passion pour le ménage, mais il m'est arrivé, comme à tout le monde sans doute, en nettoyant, de sentir que cette activité pourrait ne jamais avoir de fin et absorber définitivement mon temps. De percevoir, en nettoyant les sols, les objets, les carreaux, une sorte d'invitation à ne plus se consacrer qu'à cela - une vie entièrement occupée à rendre un petit bout de monde plus propre, plus luisant, plus doux, plus net...
Dans le tableau de Vermeer dit La lettre d'amour que je regardais hier au Rijkmuseum, servante et maîtresse échangent un regard complice autour d'une lettre dont le spectateur ne saura rien. Il est pour se consoler invité à poser les yeux sur la pièce luxueuse et pas rangée dans laquelle sont méticuleusement décrits une corbeille à linge qui traine, un coussin par terre, un balai et des socques qui encombrent l'entrée – une vraie atmosphère du matin dans une maison où on ouvre portes et fenêtres pour faire entrer l'air, où on ne craint pas de faire bouger les choses en l'honneur de cette unité de temps très respectable qu'est la journée qui commence.
Non, moi je ne trouve pas que les intérieurs de Vermeer soient confinés, au contraire.

mardi 24 juillet 2012

Image secondaire


Au centre du tableau, il y a derrière l'homme une peinture dont on ne distingue pas le dessin. L'image projette une masse sombre et contraste avec la lumière de la fenêtre juste à côté.
Ce "trou noir" figure pourtant un paysage, une ouverture donc, dans cet intérieur avec une fenêtre dont on ne devine jamais l'extérieur.
Beaucoup de scènes peintes par Vermeer se jouent en huit-clos. Malgré les globes, cartes, vaisselles et autres indices pointant vers divers horizons, les tableaux dessinent un espace confiné et intimiste jusqu'à ressentir la présence insistante du peintre pourtant absent de la représentation.
L'atelier du peintre, visible et au centre de sa peinture ? Le peintre exposé dans les murs de son atelier ?
Tu te déplaces et écris depuis un itinéraire déterminé par la présence de Vermeer. Où que tu ailles, tu es habitée par le peintre qui n'est quasiment jamais sorti de chez lui.
Je t'imagine écrire dans une chambre d'hôtel, en changer tous les deux jours, écrire encore dans une autre chambre d'hôtel.
Est-ce que le papier peint de la chambre teinte le contenu du billet que tu vas poster ? Est-ce que le paysage traversé impressionne le texte ?
N'y-a-t-il que les tableaux ?

samedi 21 juillet 2012

de Braunschweig



Je regarde la photo de ton dernier billet et tout de suite elle s'associe au tableau dit Dame buvant du vin que j'ai vu à Berlin.
Immédiatement, ce qui m'a frappée, en même temps que je m'émerveillais, forcément, des variations colorées pour rendre la lumière arrivant à la fois par la fenêtre vitrail entr'ouverte, par une fenêtre plus haut qu'on ne voit pas, et par une fenêtre plus au fond cachée d'un rideau bleu, ce qui m'a frappée dès que j'ai commencé à regarder ce tableau, c'est la rencontre du sol et du mur derrière la femme. Pas la prise internet bien sûr, mais l'arrivée, à toute vitesse, de cette perspective de tommettes fascinantes par la précision de leur usure et de leurs irrégularités contre ce mur où aucune plinthe ne les arrête. Le mur lui-même est une surface modulant délicatement la lumière mais il ne parvient pas à lui tout seul à arrêter le damier qui s'enfuit à droite. Il manque là quelque chose et le cadre ne suffit pas à nous faire croire que l'espace s'arrête.


Je ne sais pas ce qu'il faut en déduire. A l'opposé de cette échappée il y la femme enfonçant son visage dans son verre comme si c'était un masque, le contraire en somme. Mais quel que soit le sens que l'on puisse trouver à cette oppostion, ce que montre aussi le tableau, c'est qu'il y a du mystère dans les intérieurs, pas seulement des meubles et des objets qui « meublent », mais des rencontres de murs et de sol, des arrivées de lumière, des angles, des phénomènes à chaque fois spécifiques à un lieu, qui en font la force et recèlent leur étrangeté. Chaque fois qe l'on a affaire à un lieu, il a son existence propre et énigmatique, qui n'est pas seulement faite de son histoire et de ses composantes matérielles mais d'un indicible mélange de tout cela qu'on peut sentir mais moins facilement décrire. Quand on arrive dans un nouvel endroit pour vivre il y a cette singularité qui essaie de se faire oublier derrière le fonctionnel, mais je crois qu'on doit y être attentif...

jeudi 19 juillet 2012

Rennes



Je suis arrivée lundi à Rennes dans mon nouvel appartement. Le premier réflexe a été de brancher la box qui nous relie. Bonne chose de faite. Après ce réflexe presque pavlovien, comme il est rassurant de se savoir connectée, j'ai pris cette image de l'endroit où se situe maintenant mon bureau ou, plus exactement, où se situera mon bureau une fois les cartons dégagés.
Le déménagement m'a semblé rapide et facile, l'emménagement s'annonce fastidieux et problématique. Je ne cache pas ma fainéantise pour l'exercice "déballage-où-placer-ça-comment-et-ça-te-va-toi-?" qui n'est pas dénué d'intérêt et de perspective créative, mais qui accapare beaucoup de temps.
Mon ordinateur portable me suffirait amplement, il est actuellement ce qui me semble le plus familier, le plus concret.

lundi 16 juillet 2012

Bon anniversaire, Jasmin !



Pour Alain Cavalier, je suis en quelque sorte, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, une de ses élèves. Il fut lui-même, je crois, élève de Vermeer...
Moi-aussi pendant ce voyage je pense à certains des films des 24 portraits. Par exemple, en regardant la jolie couronne de lauriers qui coiffe la jeune fille dans L'atelier du peintre à Vienne, je pensais à celui des films consacré à l'Orangère, cette dame charmante dont malheureusement j'ai oublié le nom, qui a pour métier de fabriquer des couronnes et des décorations de fleurs de papier qu'on trempe dans la cire pour les consolider. On la voit faire – son habileté, les gestes délicats de ses doigts, et en même temps qu'elle est filmée, elle dit avec un sourire de jeune fille des choses très belles sur le fait qu'elle n'a pas peur de la solitude, pas du tout, qu'elle aime aller au cinéma et qu'elle est contente d'avoir consacré sa vie à fabriquer des choses destinées à contribuer au bonheur des gens.
Quant à l'idée d'exposer les plus belles peintures dans les intérieurs de chacun (ce qui était la fonction de la plupart des peintures hollandaises au XVIIème siècle), je ne propose pas une réforme, mais, dans un monde où pour tant de choses on essaie de nous faire croire que c'est comme ça et qu'il n'y a pas le choix, je trouve utile de même simplement rêver que ce pourrait être autrement.
A la soirée que tu évoques où Françoise Romand montre ses films chez des particuliers, je réponds par une expérience qu'a faite dans mon village une certaine Isabelle qui, bien qu'elle soit férue de cinéma, ne travaille pas dans le développement culturel mais à la cantine scolaire. Lors de ce qui s'appelle je crois, les 24 heures du court-métrage, elle a montré, à partir d'un choix médité, dans différents lieux stratégiques du village les films qu'elle avait envie de faire partager: chez le coiffeur, à l'épicerie, à la bibliothèque, au café... Elle se déplaçait d'endroit en endroit selon un programme annoncé à l'avance et elle accompagnait chacun des films qu'elle présentait.
Je t'écris ce soir depuis la belle ville de Dresde sous son ciel d'orage, dont on ne peut contempler les édifices monumentaux et parcourir les espaces immenses, vivants, animés, sans penser qu'en février 1945 elle fut presque complètement détruite sous 3900 tonnes de bombes. Curieusement la brochure touristique de ma chambre d'hôtel n'en parle pas.

samedi 14 juillet 2012

Retour à Paris


la Dentellière d'après Christine Lapostolle et Karine Lebrun.

Tu as publié aujourd'hui le premier volet de ton "journal de voyage" dans Libération. Tu y relates l'autre tableau de Vermeer exposé au Louvre, la Dentellière, où l'on voit une jeune femme coudre. Ce tableau aurait pu gonfler la liste des 24 portraits du film d'Alain Cavalier tant la dentellière semble se confier. Elle ne s'adresse pas à nous, elle ne nous regarde même pas, absorbée par sa piqûre. Mais nous pouvons aisément prendre sa place et vaquer à nos pensées. Se confondre à cette jeune femme, comme une jeune femme parmi d'autres, au visage clos et l'esprit ailleurs.
Tu évoques aussi l'île de Sein comme un possible endroit pour stocker des toiles de Vermeer, bien plus à leur place chez les îliens que dans les grands musées. Tu viendrais les visiter in situ tout en saluant les personnes qui les hébergeraient.
Françoise Romand a réalisé en partie cette idée le temps d'une soirée en montrant ses films chez les habitants d'un quartier à Paris. Conviée à cette soirée, je déambulais chez eux en regardant les films, installée dans un canapé ou attablée dans la cuisine.
Les œuvres pourraient ainsi loger indéfiniment chez ceux qui voudraient bien les accueillir avec un traitement spécial pour les chefs-d'œuvre.
Post scriptum du 15 juillet : certains commentaires sont publiés bien après l'écriture des billets. Vous pouvez ainsi remonter le calendrier et lire de nouveaux commentaires au fil de la conversation.

mercredi 11 juillet 2012

Francfort


J'ai rendu visite aujourd'hui à Francfort au Géographe, l'alter ego de l'Astronome que tu fais figurer dans ton premier billet.
La situation va dans le sens de l'étrangeté que tu évoques: c'est le même homme – ou son jumeau ; c'est un autre moment, la lumière est plus intense ; c'est le même lieu mais tout a un peu bougé: le cadrage de la pièce s'est légèrement déplacé, on ne voit pas la fenêtre de la même façon, le tapis au premier plan n'est plus le même, la chaise qui n'était qu'une ombre noire s'est matérialisée contre le mur sur lequel une carte a remplacé le tableau ; une plinthe de carreaux de Delft a fait son apparition... Le personnage se livre à son activité de savant mais différemment: le globe qu'il faisait tourner est rangé sur l'armoire, et d'ailleurs ce n'est plus le même globe, le livre, l'astrolabe, ont laissé place à des cartes - contre l'appui de fenêtre, sur la table, par terre. Sur ces cartes la lumière joue magnifiquement mais on ne peut rien lire: un soupçon de bleu dans la blancheur de celle qui est sur la table, une vague forme qui n'est peut -être que l'ombre du compas...
L'Astronome était de profil, mais quand il devient le Géographe (il y aurait une année entre la réalisation des deux tableaux) on voit ses yeux et c'est bizarre: l'oeil gauche est un petit point noir dans un triangle brun, normal, mais l'oeil droit reçoit tellement de lumière qu'il est blanc, comme creux, ce qui produit le même genre de différence que celle des yeux du peintre dans l'extrait de J'entends plus la guitare que Jeanne a proposé en commentaire de mon billet de présentation. Son geste est suspendu, ce qu'il regarde nous ne le voyons pas, un endroit lointain, un océan, une île...que lui seul est capable d'entrevoir au croisement de l'imagination et du savoir.

lundi 9 juillet 2012

Paris


L'Astronome, 1668, Musée du Louvre, Paris

Je t'écris assise à une terrasse de café face au parc des Buttes-Chaumont dans le 19ème arrondissement de Paris. Il est 8h et les déménageurs s'occupent de vider mon appartement.
Donc, cet été, je voyage par procuration en suivant ton cheminement vers Vermeer dont je connais peu l'œuvre.
Des trente-sept images des peintures que tu vas voir, beaucoup représentent un intérieur dans lequel des personnages font face à une fenêtre. La répétition de ce cadre familier, l'une des trois pièces de sa maison à Delft, confère à la série une inquiétante étrangeté.
Serait-ce dû à l'obstination de Vermeer à peindre pendant quarante ans la même pièce ? Fixité dérangeante relevant d'une obsession pourtant énigmatique.

dimanche 8 juillet 2012

Donc

Ces jours-ci tu déménages, tu quittes ta ville, Paris, pour t'installer à Rennes et moi je me désinstalle pour deux mois de mon village de Pont-Croix, finistère, je commence le voyage Vermeer. J'accomplis un vieux rêve: me rendre entièrement disponible pour regarder, simplement regarder, toutes les peintures aujourd'hui attribuées à Vermeer, il y en a trente-sept. Elles me feront déambuler à travers l'Europe et les Etats-Unis. Je ne les verrai pas exactement toutes: l'une a été volée à Boston, il y a une vingtaine d'années, on ne l'a pas retrouvée. Deux sont dans une exposition temporaire à Tokyo où je n'irai pas - j'ai demandé à des amis d'amis qui seront au Japon dans l'été de leur rendre visite à ma place et de me raconter.
On sait peu de choses de Vermeer mais on sait qu'il a vécu les quarante-trois années de sa vie à Delft, aux Pays-Bas, sans jamais ou presque quitter sa ville. Il a peint chez lui, utilisant comme décor trois pièces de la maison qu'il partageait avec sa femme et ses nombreux enfants – déplaçant quelques meubles et objets d'un tableau à l'autre, entr'ouvrant plus ou moins une fenêtre, modifiant les accrochages muraux. Ses modèles étaient les gens de son entourage, qui reviennent eux-aussi de peinture en peinture dans des costumes qu'ils portent plusieurs fois ou qu'ils s'échangent. Quelques portraits, deux extérieurs, et surtout ce qu'on appelle des scènes de genre: il ne se passe presque rien: une femme lit une lettre, verse du lait, s'assoupit, joue d'un instrument de musique, prend un verre, quelquefois courtisée par un homme. C'est un jeu combinatoire de personnages, d'objets et de situations d'une vie quotidienne ainsi célébrée et immortalisée.
Delft à l'époque était une ville prospère et fortement liée aux grands voyages en mer, nouveaux, dangereux, lointains, des marchands hollandais. Vermeer ne bougeait pas mais le monde venait à lui: richesses arrivant d' Amériques et de Chine - étoffes, vases, fourrures... - qu'il introduit discrètement dans ses tableaux. Il a aussi représenté un géographe, un astronome, beaucoup de cartes de géographie témoignant de l'évolution des connaissances au gré des expéditions.
Ses peintures étaient, au même titre qu'une abondante production hollandaise à usage domestique, achetées par des bourgeois de son entourage qui décoraient leur maison avec. Puis on les oublia. C'est seulement au XIXème siècle qu'elles réattirent l'attention, sortent de Hollande et finissent par se répartir entre quelques prestigieuses collections d'art et grands musées occidentaux. Vermeer aurait-il pu imaginer cette diaspora ? entrevoir quelque chose du culte et de la popularité que connaissent certaines de ses oeuvres? Car la reproduction n'a pas attendu internet pour les faire entrer sous forme de gravure, de calendrier ou d'emballage de pot de yaourt, chez à peu près tout le monde. C'est ainsi que les représentations apparemment simples que proposait un modeste artiste de Delft peignant lentement et de réputation locale ont teinté, mystérieusement, tranquillement, l'air de rien, au milieu certes de beaucoup d'autres phénomènes, nos imaginations et nos songes.
Mais cela ne m'étonnerait pas que tu voies les choses autrement...

samedi 30 juin 2012

conversation avec Christine Lapostolle du dimanche 8 juillet au lundi 27 août 2012

Christine Lapostolle :


Dans une autre vie (ou peut-être même dans celle-ci), il me semble avoir été cette jeune femme au fond de l'image qui accueille la vie en souriant.