Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

dimanche 29 juin 2008

Are you experienced ?

retrouver ce média sur www.ina.fr
Je ne connaissais rien de l'Allais peintre et Wikipédia n'en dit mot. J'y apprends avec ravissement que cet autre touche-à-tout est né à Honfleur à quelques mètres d'Erik Satie, dans la même rue, et qu'il fit des recherches sur la photographie couleur et la synthèse du caoutchouc, et déposa un brevet pour du café lyophilisé... Je crois me souvenir que Honfleur rime chez toi avec bonheur !
Avec la célèbre causerie anti-alcoolique de Bourvil, je rends hommage à celui qui, dans Les crayons, glisse en a-parte "quand on est artiste, il faut savoir faire tous les genres !", autre manière de revendiquer la définition de Cocteau que je rappelai lors d'un précédent billet et que j'adopte sans préjuger de l'avenir, ayant la chance d'en tout ignorer.
Dans les années 50, même si les bidonvilles fleurissaient sur la couronne de Paris, il n'y avait pas de SDF dans les rues. Les rares clodos que l'on croisait avaient souvent choisi leur état. Ils avaient toujours des histoires incroyables, désespoirs d'amour ou banqueroutes, qu'ils avaient laissées derrière eux grâce à la divine bouteille. Peut-être ai-je été impressionné lorsque j'étais enfant, mais je supporte mal les ivrognes ni aucune représentation dont c'est le sujet. Je ne lis pas les romans qui en traitent et évitent soigneusement les potes qui s'y complaisent. La boxe me fait un effet comparable. L'abus d'alcool rend con et agressif, on le sait bien. Aussi, adolescent, j'ai préféré la marijuana qui rendait gai et faisait planer. Bon d'accord, l'ivresse légère est franchement sympathique dans ses effets désinhibiteurs. Mais pour nous, l'alcool était la drogue imbécile des adultes. Les nôtres ouvraient sur de nouveaux mondes de perception sensorielle, l'expérimental était la loi.
Mon ami Bernard Vitet, qui est plongé depuis des mois dans la lecture d'Alphonse Allais, me raconta qu'une des Clodettes, avec qui il jouait aux côtés de Claude François, ayant passé la nuit avec Jimi Hendrix, était revenue le lendemain matin, avec un T-Shirt où était imprimé "I've been experienced !".


Sur le film emblématique de Monterey, le guitariste chante en ne cessant jamais de mâcher son chewing-gum, et on sait qu'il joua tout le concert sous acide lysergique. Attention, la constitution chimique de son Purple Haze n'avait rien à voir avec les substances en vente aujourd'hui et celui qui avait mis le Fire aux poudres s'asphyxia dans son vomi quatre ans seulement après avoir enflammé le monde musical tous genres confondus avec sa Wild Thing. L'Electric Ladyland ne cesse pourtant de s'étendre, revendiqué par de plus en plus de courants, du rock aux divers contemporains en passant par tous les funks et jazzeux de la planète...
La guitare me fait revenir à ton dernier billet. Très belle chanson inspirée d'Isaac Hayes si j'ai bien compris, même si la vidéo de Pipilotti Rist m'emballe moins. J'avais vu le clip de circonstance de Pierrick Sorin sur le Super Wall de mon FaceBook en début de semaine. Communication tous azimuts oblige, j'occupe l'espace du Net, et avec mon MySpace, mon LinkedIn, mon blog, mon site, mes modules interactifs, mes lapins, etc. J'aime bien le côté Deschiens de Sorin, même si je m'en lasse vite. "Même si", même si, il faut toujours que je joue de cette dialectique du pauvre... Énième quadrature du cercle de ce dernier jour sur Tchatch, Même si tu revenais, le premier 30 cm que j'ai acheté avec mes sous était justement celui de Claude François à l'Olympia. Et puis, cela me fait trop plaisir de voir Sacha jouer la comédie. Ça lui va comme un gant, mieux, comme une paire de lunettes. Clin d'œil rétinien à ma compagne qui a failli se la décoller cette semaine, décidément ! En parfait obsessionnel, j'avais l'habitude de terminer les vhs sur lesquelles j'enregistrais des films à la télé avec des petits machins comme ceux-ci et, avec le temps, il n'y a que ces bouche-trous que j'ai envie de revoir. Avec quelques films tout de même, car ces formes courtes envahissent rapidement l'espace audiovisuel de nos nouveaux médias...


Pour conclure aujourd'hui cet échange comme je m'y étais engagé en l'entamant, je vous propose de vous détendre avec ces quelques stéréoscopies. Vous connaissez le principe, laissez-vous aller en focalisant au loin, les images cachées apparaissent lentement comme par enchantement. On pourra y déceler la métaphore graphique de l'ensemble de mes billets.
Enfin, je te remercie, chère Karine, de m'avoir accueilli pendant ces deux petites semaines et te souhaite une bonne continuation et de bonnes vacances si tu peux en prendre. L'appel du vide est un chant nécessaire pour préparer les pages blanches que nous pourrons noircir de notes et de silences comme si c'était le premier jour, sachant que nous devons agir comme si chacun était le dernier.

samedi 28 juin 2008

il est 20h19.



I'm victim of this song - Pipilotti Rist - 1995

Les synonymes de pochard sont tous ravissants : alcoolo, bec-salé, boit-sans-soif, ivrogne, pochtron, sac à vin, soiffard, soulard. Ils forment ensemble une jolie mélodie. Alphonse Allais est également l'auteur de :
Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge (Effet d'aurore boréale) ou encore Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur O Méditerranée !
Monochromes blanc, rouge et bleu pour ces trois titres, Alphonse Allais publie en 1897 Album Primo-Avrilesque qui réunit d'autres aplats. Cet ouvrage est passé quasi inaperçu alors qu'il annonce et devance même le monochrome de Malevitch.

Alphonse Allais a fréquenté le mouvement des Arts Incohérents, également passé inaperçu, né en 1882 à l'initiative de Jules Lévy avec l'idée de "faire une exposition de dessins exécutés par des gens qui ne savent pas dessiner". Ce mouvement est décrit par Catherine Charpin dans l'unique livre qui lui est consacré, Les Arts Incohérents (1882-1893) aux éditions Syros Alternatives en 1990, comme précurseur des avant-gardes du XXème siècle, y compris DADA, surtout DADA. Les incohérents désacralisent tout et sapent sur le ton du calembour les valeurs reconnues de l'art. Cependant, leur goût pour la dérision et leur propension à ne pas se prendre au sérieux les ont condamné à sombrer dans l'oubli.




Pierrick et Jean-Loup font de la musique - Pierrick Sorrin - 1994 - http://www.dailymotion.com/



Visu - partie 1 - Benoit Forgeard
Bonus.

vendredi 27 juin 2008

Quelle heure est-il à ta montre ?


Quel ennui si nous étions tous d'accord ! Une conversation permet de confronter des points de vue, d'entendre d'autres arguments que les siens. Ce n'est pas si facile de provoquer la discussion. Par contre, la tchatch n'est pas un échange. Je cherche évidemment la discussion, le contrepoint, le champ/contre-champ. Je ne crains pas la provocation, d'autant qu'elle n'est pas forcément volontaire. Mais je n'aime pas ceux "qui s'amusent sans arrière-pensée", comme disait Cocteau à qui j'ai emprunté le titre de mon précédent billet (c'est l'exergue D'une histoire féline). Ces deux petites phrases ont dessiné ma course il y a plus de trente ans. Tant mieux si le Lièvre n'a aucune chance. Je repense à celui de La Règle du Jeu pendant la partie de chasse. Comment veux-tu que je cite les "autres artistes" ? Ils sont légions romaines. Chaque bâton d'encens qui brûle sur mon blog est gravé à leurs initiales. Ils me parfument. C'est une forêt qui ne cache aucun arbre. Si mes phrases sont parfois énigmatiques ou qu'elles jouent de doubles sens, c'est qu'elles rendent hommage aux trouvailles de Bertolt Brecht. J'adore, par exemple, cet Allais que je ne connaissais pas, à cause des pochards. J'ai cité Buñuel parce qu'il est le cinéaste qui dépeint le mieux la bourgeoisie telle que je l'abhorre, Renoir parce qu'il montre que la différence de classes est incontournable, Cocteau pour sa définition de l'artiste.
Comme nous nous approchons de la fin de notre échange et qu'il commence seulement à trouver ses marques, je ne résiste pas au plaisir d'ajouter ci-dessus la bande-annonce du Journal d'une femme de chambre dont je citai le dialogue, suivie ci-dessous de la scène du Fantôme de la liberté dont j'ai utilisé hier un photogramme:


Et pour finir n'importe quel passage relatif à Cocteau, mais le choix de celui-ci, dû pourtant au hasard, n'a rien d'innocent !

réponse



Mon terrain n'est pas celui de la provocation car elle ne vise qu'à déstabiliser l'autre, lui faire perdre la face. Je préfère de loin la charge critique et/ou le questionnement qui entretient le trouble. Que dire de Bunuel si ce n'est que c'est un grand cinéaste ? Que faire après Duchamp ? etc. Nous n'en sommes plus à régler des comptes avec l'histoire de l'art. Pascal Lièvre utilise effectivement des clichés et le format clip dans son travail. Je dirais qu'il est plus pop qu'autre chose mais qu'importe, je n'ai pas envie de le défendre car ce n'est pas un artiste qui est important pour moi. J'apprécie ces deux vidéos que j'ai citées dans le contexte précis de notre conversation. De quels autres artistes parles-tu ?
Comme toi, je suis très vigilante à la critique en art. Je ne parle pas spécialement des spécialistes mais de la responsabilité des artistes à produire du sens. Ils ne sont pas forcément dans notre institution et ils sont nombreux malgré les références historiques. Je trouve que la comparaison entre Bunuel et Lièvre est un peu facile car le second n'a aucune chance.

Illustration : Ronde de pochards dans le brouillard. Alphonse Allais.

Ne pas être admiré. Être cru.


"Je suis pour l'amour, Célestine, pour l'amour fou !" marmonne Michel Piccoli dans le sublime Journal d'une femme de chambre de Luis Buñuel d'après Octave Mirbeau. Lorsqu'en 1930 le cinéaste espagnol provoquait la salle avec L'âge d'or et qu'attaquaient physiquement la Ligue anti-juive et la Ligue des patriotes, la provocation était d'une autre nature esthétique et politique que les ringardises poulbots de Pascal Lièvre.
J'avoue mal supporter la superficialité des prétentions post-modernes de ce type. Les responsables branchés, nouveau pouvoir, essaient de nous faire avaler ces provocations potaches de poseur comme si c'était le reflet de notre époque. S'il en est ainsi, heureusement qu'il est d'autres tropiques plus résistantes à l'absence de pensée critique, d'autres artistes conscients de leurs responsabilités, ou de leur irresponsabilité ! On mélange tout, Duchamp et ses affligeants avatars, Lacan et les Lacaniens, Godard et les Godardiens... Tous les provocateurs ne portent pas la même charge explosive, tous ne visent pas la même cible.
Certains évoqueront le second degré, mais c'est un concept que j'ai toujours trouvé louche. On ne raille que ce qu'on aime, mais que l'on a du mal à avouer. La culpabilité engendre de tristes monstres.
J'ai regardé jusqu'au bout. Je m'étais déjà forcé lorsque les camarades d'Arcadi m'avaient offert le dvd de Lièvre. Le masochisme est-il de se mettre en scène en recevant des claques ou d'avoir à subir le spectacle et particulièrement ces interprétations complaisantes et insupportables, en particulier pour un musicien (je ne parle pas ici de profession) ? J'avais pourtant adoré le récital de la cantatrice Cathy Berberian où elle s'amuse à chanter faux et pastiche les salons bourgeois avec les incisives. Si la fonction de l'art est d'interroger et que tout m'interroge, alors est-ce que tout est de l'art ? Si c'est le cas, j'opte définitivement pour ce qui est cochon. Au moins c'est cru.

l'amour fou




Savoir aimer - Pascal Lièvre - http://www.dailymotion.com




L'axe du mal - Pascal Lièvre - http://www.dailymotion.com

Le duo des chats


Six ans, c'est beaucoup. Pas encore l'âge de raison, mais on se rapproche. On a le temps de changer d'avis, de changer de vie. La question se pose, sinon elle ne serait pas évoquée. Nos choix en disent long, même à avancer masqué, à en être les jouets, trop complexes à décrypter. On miaule. Ce mystère fascine. Le duo des chats est souvent joué avec des masques félins. Je préfère voir les visages, connaître les émotions vraies. Le maquillage est une duperie, mais je la respecte. J'aurais craint de me réveiller avec quelqu'un d'autre dans mon lit.
Gioacchino Rossini était un sacré farceur. À la fin de sa vie, la musique l'écœurait, mais il continuait pour faire plaisir à sa compagne. "Gioacchino, écris-moi quelque chose, s'il-te-plaît !" Et Rossini composait Mon prélude hygiénique du matin. Il figure parmi ses Péchés de vieillesse avec Quelques riens pour album, Musique anodine, Quatre hors d'œuvre et quatre mendiants, Valse lugubre, Prélude convulsif, Ouf Les petits pois, Un saute, Une caresse à ma femme, Fausse-couche de Polka-Mazurka, Etude asthmatique, Les radis, Les anchois, Les cornichons, Le beurre, Prélude prétentieux ou Tarentelle pur-sang avec traversée de la procession... On dirait des titres à la Satie. Pas seulement les titres. Son éditeur était obligé de l'enfermer pour qu'il termine ses opéras. Le musicien s'en sortait en livrant plusieurs fois la même ouverture pour différentes œuvres dramatiques. On ne peut qu'admirer l'homme qui inventa le tournedos Rossini. Sa recette à base de viande et de truffe est devenue un cœur de filet de bœuf surmonté de foie gras et une sauce madère aux truffes. Je lis sur Wikipédia que son célèbre Duetto buffo di due gatti serait dû à G. Berthold, qui utilisa pour cela la cavatine de Iago dans Otello, ainsi qu'une Katte-Cavatine due à un compositeur danois. À qui se fier ?


Pendant que je tape mon billet dans le TGV et surfe grâce à la clé USB 3G+ icon 225, le chat Scotch ne moufte pas dans son panier. Nous avons été incapables de lui mettre sa laisse et j'en ai eu marre d'aller ramper au fond du wagon pour le rattraper. J'ai placé une seconde vidéo du duo des chats parce qu'en musique classique, à moins de savoir lire une partition, on apprend à connaître les œuvres en comparant les interprétations. Il en existe pléthore. La première a été filmée lors d'un Séminaire de Gérard Lemesne, la seconde avec Montserrat Caballé et Concha Velsaco.

jeudi 26 juin 2008

être bonne à rien c'est quand même agir



La phrase titre du billet précédent est une phrase de Marcel Broodthaers que je me suis appropriée dans un contexte très étroit qui est celui de l'art contemporain. Même si mon quotidien est influencé par mes activités artistiques voire orienté par celles-ci, ne serait-ce qu'avec tchatchhh, je suis incapable d'appliquer le mot "réussite" sur une existence. D'ailleurs, c'est avec beaucoup de détachement et d'ironie que Broodthaers a employé ce terme. En réalité, je n'ai pas d'objectif et je ne peux donc pas évaluer ma réussite. Néanmoins, je n'avance pas à tâtons, je suis même assez déterminée et précise dans mes choix. Cependant, j'accepte toutes les dérives comme d'autres possibles stimulants, c'est pourquoi je m'intéresse à la rencontre.
Le marché de l'art m'indiffère et je n'ai jamais rien fait pour en faire partie. Par contre, inscrire ma pratique dans un débat d'idées est nécessaire et me nourrit.
La phrase de Broodthaers : « Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment déjà que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans. » De plus en plus, l'art contemporain propose des kits de réussite : avoir la bonne idée au bon moment / faire vite et efficace. Je suis très loin de cette approche que je trouve illusoire; elle fait en plus le jeu de notre société et perd sa nuisance critique.

Illustration : le chat de l'interview du billet précédent.

Cache-cache


J'ai 55 ans. Je dors très peu. Je voudrais perdre du poids. Je roule à bicyclette. Je suis volontariste. Je travaille beaucoup. Je lis le journal le matin très tôt, dès que le coursier l'a déposé dans la boîte. Je produis de l'électricité. J'aime les fleurs vivantes. Je déteste la compétition, mais je ne crains pas la lutte. L'exploitation de l'homme par l'homme me fait horreur. L'esclavage des femmes me rend triste. Je ne sais rien faire seul. Cela ne m'intéresse pas. Je pense aux autres. Je Je Je. Ce sont mes initiales.
Je n'aime pas vendre. Je préfère donner. Mais je suis fier de gagner ma vie avec ce que je produis. Du vent. Du vent qui passe dans un tuyau et vient se briser contre un biseau. J'ai toujours su que je devais être patient, car ce dont je rêvais était invendable, difficilement vendable est plus adéquat. Il faut du souffle. J'écris des billets longs comme le bras, bourrés de liens, et des inédits sonores qui dépassent les 10 minutes. À quoi cela rime-t-il ? L'épanouissement ne serait qu'un combat perdu d'avance puisque la mort reprendra ses droits un jour ou l'autre. Peut-être demain. On ne fait que repousser l'échéance. Tout disparaîtra. Mais on ne sait rien, on n'en sait rien, on ne connaît qu'aujourd'hui, alors on avance. On n'a pas le choix. Il faut mieux le faire en rigolant qu'en faisant la gueule, prendre des billets collectifs, chercher le sourire en face, lutter pour que ce soit plus doux, pouvoir continuer à se regarder dans la glace, y reconnaître l'enfant qu'on a toujours été, lui faire un clin d'œil et repartir pour de nouvelles aventures. Vertige. Je répète inlassablement aux étudiants que les seules "valeurs" qui riment à quelque chose sont la persévérance et la solidarité.
Les conseils que je prodigue me sont d'abord adressés. Je suis le cobaye de mes élucubrations. L'éternel étudiant. Je ne m'endors pas sans avoir appris quelque chose. Il n'y a pas d'âge pour changer. Rien n'est jamais joué. Il suffit de décider. Chaque matin, la question se pose. Qu'ai-je envie de faire de ma vie ? La réussite, c'est de savoir ce qu'on veut. Mettre des sons et des images sur son désir. Ou des odeurs, ou des saveurs, ou je ne sais quoi, à chacun son truc, il faut inventer. Après, ce n'est que du travail. Beaucoup de travail. On ne s'ennuie pas. Même les vacances sont un travail. Je vais d'ailleurs m'y employer dès demain.
Mon père m'appelait "Good for nothing". Je n'ai pas voulu le contrarier. Je suis devenu artiste. Je ne fabrique que des rêves. Cocteau à qui l'on demandait sa profession écrivit : sans (toutes). Rien ou tout, c'est pareil. L'inconscient ignore les contraires. Le choix relève d'un défi. Qu'est-ce que tu veux ?

L'absurdité paranoïaque des écoles et universités françaises a freiné ta course. Te brancher au Net depuis les Beaux-Arts de Quimper était digne d'une opération commando. Tu ne pouvais t'identifier sur ton propre blog. C'est emblématique. L'absence d'image fait signe. Le chat s'en fiche. Lui sait. Ou il devine. Par ton titre, tu n'affirmes pas, tu interroges. Il n'est jamais trop tard. Mais où la révolte va-t-elle se nicher ? C'est en ce lieu mystérieux que gît la réponse. Certaines sont plus pénibles que d'autres. Rien d'enviable. Certaines sont moins ambitieuses. Tant mieux. Aucun point n'est accessible. Aucun n'est inaccessible. Il faut tourner autour, l'encercler, l'approcher doucement, lui tendre un piège, ruser avec son désir, avec celui de l'autre, des autres, de tous les autres. C'est impossible. C'est ce qui fait son prix. La conversion, le change, l'affranchissement. Au diable, la famille !

De mon côté, je fais des pets, c'est plus anecdotique, mais je m'éclate à roter pour le site des Ptits Repères qui s'étoffe tous les deux mois d'un nouveau jeu que je sonorise avec la complicité de l'équipe de Surletoit qui conçoit et réalise le site enfants de la Marque Repères et ce depuis trois ans... Ce matin, justement, il ne fallait pas manquer d'air pour pédaler sur son vélo d'appartement. J'ai aspiré, j'ai soufflé. Les gens qui ont la chance de me voir faire des grimaces et des grands gestes derrière la vitre du studio me disent que c'est chouette comme travail. Se faire payer pour faire des bruits glauques, c'est vrai que c'est super ! Notre client, intelligent, accepte les effets scatologiques dont les enfants raffolent. Tu vois, il m'en faut peu pour me satisfaire. L'art, l'amour, le sexe, le travail, la révolte, tout n'est affaire que de régression. La maturité est de l'apprivoiser.

mercredi 25 juin 2008

Moi aussi, je me suis demandée si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment déjà que je ne suis bonne à rien. Je suis âgée de trente quatre ans.

tchatchhh est un lieu ouvert à toutes les conversations. En voici une très éclairante :



Marcel Broodthaers - Interview with a Cat - 4'54'' - http://ubu.com/sound/broodthaers.html

mardi 24 juin 2008

Du maître mot, on retire l'ère du mettre à mort



Je te tendais évidemment une perche en abordant le sujet. Qu'on le joue à l'ancienne ou à la moderne, aucune proposition n'est satisfaisante. Pour les auteurs et compositeurs, par exemple, qui vivent de leurs inventions cérébrales, rémunérés au passage de leurs œuvres sur des médias qui font leur beurre en utilisant ces inventions artistiques, il ne semble pas suffisant qu'on ait l'honnêteté de citer leur nom pour les nourrir. Si l'on supprime le vieux système, difficilement applicable sans la complicité des fournisseurs d'accès et des fabricants de matériel informatique qui sont les nouveaux bénéficiaires, comment rétribuer le travail des artistes auteurs d'œuvres de l'esprit ?
N'importe quelle entreprise, n'importe quel travail peut se transmettre. Une épicerie, un cabinet notarié, une usine, un troupeau, tout peut se transmettre à ses ayant-droits. Lorsqu'il s'agit d'œuvres de l'esprit, c'est étrange comme cela choque tout le monde. Enfin, ceux qui travaillent dans l'épicerie, à la ferme, au bureau, sur le terrain...
Attention, les œuvres ne sont pas celles du Capital, bien au contraire, ce sont les expressions artistiques d'auteurs qui se sont toujours battus contre tous les pouvoirs. Beaumarchais a créé la première société d'auteurs pour lutter contre l'exploitation dont les auteurs dramatiques étaient victimes. Souvent, lorsque j'ai eu affaire à des gougnafiers ou des escrocs, la Sacem, la Scam ou la Sacd sont venues à la rescousse et ont pu parfois m'aider à me défendre contre les gros vilains pas beaux. Aujourd'hui encore, ceux qui attaquent farouchement ces droits sont essentiellement ceux qui veulent exploiter ces œuvres sans rétribuer leurs auteurs. Les industriels souhaitent seulement réaliser la meilleure plus-value. Dans les pays où règne le copyright, les honoraires sont autrement plus conséquents, le privé règne en maître, les universités ont du blé, mais les artistes vivent dans une précarité bien supérieure à la nôtre. C'est à eux de négocier directement, ce qui n'est pas vraiment enviable. Aux USA il n'y a pas de droit moral, l'œuvre appartient au producteur. L'Amérique est un mythe, carotte et bâton. La défense des droits d'auteurs n'est pas pour autant une exclusivité française.
Quant aux graphistes, aux photographes, aux développeurs poètes du code informatique, etc., il faudrait mieux s'aligner sur le système le plus profitable que de niveler par le bas. On pourrait aussi très bien moraliser la profession et permettre aux auteurs de la Toile de vivre d'un autre modèle économique que la gratuité. L'insert de publicité est la pire alternative que l'on puisse imaginer. Un exemple : mon blog que j'écris 7 jours sur 7 depuis 3 ans me prend trois heures par jour et ne me rapporte pas un rond, tandis qu'une publication papier est rétribuée, même mal. Tous les modules interactifs de Somnambules, FlyingPuppet, LeCielEstBleu auxquels j'ai participé sont des œuvres comme les autres, mais l'absence de lois sur Internet ou les nouvelles propositions liberticides qui se profilent ne permettent pas aux artistes de continuer sur ce support de plus en plus enclin au commerce et aux services alors que dans ses premières années la créativité était le maître mot. Maintenant ce serait plutôt l'ère du mettre à mort.
La circulation est une idée à avancer comme je l'ai exprimé, mais elle ne saurait s'affranchir du travail des acteurs qui alimentent le réseau. Tous n'ont pas la veine pédagogique ni une aptitude à adapter leur art à des formes appliquées. Pour l'instant, nous traversons une phase de transition où le modèle ancien a fait long feu et où les nouvelles modalités incarnent une forte régression, comme les mp3 par exemple. Les mômes ne savent plus écouter, faire la différence entre une reproduction de qualité et un gros machin compressé. L'intérêt est que ça prend moins de place, que ça va plus vite, mais la musique, elle est où dans tout cela ? Dans des revivals en veux-tu, en voilà, mais des nouvelles formes, autre chose que du clônage, y a pas le temps, ni l'énergie, ni le désir, c'est l'ère de la vitesse. Et les indépendants n'ont pas voix au chapitre, c'est une des parties du problème qui est rarement abordée. On va droit dans le mur, puisque, de toute manière, la marche arrière est un concept absurde dans la marche du temps, et on y va à fond la caisse. En espérant que ces nouveaux supports seront "vite" améliorés, dans le sens du confort ou de la créativité, et pas dans celui de la rentabilité, if you please. Je le répète, on imagine très bien la fin du monde, mais plus difficilement celle du capitalisme !

Je suis content que tu cites Christian Marclay que je connais bien et depuis longtemps. Personne ne l'ennuie avec ses citations pour deux raisons. La première, c'est qu'il ne cite pas, mais fait une véritable œuvre de création à partir d'objets recyclés. Son utilisation n'exploite rien ni personne. Il s'inspire, comme tous les artistes l'ont toujours pratiqué, sans aucune exception. Simplement, les outils ont changé, donc au lieu de s'inspirer de tel compositeur par sa partition, il s'en inspire par son enregistrement. Car aujourd'hui la musique se fait plus qu'elle ne s'écrit. Et Marclay fait œuvre. La seconde raison est qu'il ne rapporte pas assez de sous pour qu'on vienne lui chercher noise.
Comme John Cage avant nous, le Drame s'est battu pour faire reconnaître ses droits lorsque nous avons fabriqué des œuvres à partir de montages radiophoniques, et ce, pour ma part, dès 1974 (entendre la partition sonore de mon film La nuit du phoque publié en bonus de la réédition de Défense de). En 1981, le dépôt de Crimes Parfaits (j'en avais choisi le titre sciemment) nous fut d'abord refusé. Mais j'avais été assez vicieux pour nous citer nous-mêmes, or dans le relevé des centaines d'extraits de une ou deux secondes réalisé par un inspecteur de la Sacem aucun des nôtres ne figurait. J'attaquai en affirmant que la société ne défendait pas tous ses auteurs de la même façon. Après de multiples tergiversations, on finit par nous proposer 89% des droits. J'acceptai à condition que les 11% restant soient réellement redistribués entre tous les ayant-droits, ce qui était évidemment impossible, compte tenu des sommes dérisoires engendrées et des centaines d'auteurs cités dans notre pièce qui en outre intégrait bien d'autres éléments sonores, et en particulier dans la version scénique deux orchestres simultanés, des voix, etc. ! Crimes Parfaits préfigure les montages à la mode, d'abord sur Radio Nova et repris ensuite par de nombreux DJ.
Comme cette pièce fut éditée sur le vinyle A travail égal salaire égal dans sa version live et sur le cd Machiavel dans sa version originale électro-acoustique, je vais chercher de ce pas quelque alternate take ou work in progress que j'utilisai parfois lors de mes folles improvisations. Il s'agit de montage en direct au bouton de pause sur radio-cassette, sans montage postérieur. Lorsque je rate, je reviens en arrière, j'efface et je recommence. Je dois lâcher la pause en anticipant ce que la station de radio va émettre... Jean-André Fieschi avait appelé cette forme artistique des radiophonies. Dix ans plus tard, lors des premières réceptions satellite, pour le spectacle Zappeurs-Pompiers (in Qui vive ?), je fis de même avec la télévision, cette fois avec une télécommande, pour inventer un nouveau récit à partir du zapping tandis que mes camarades jouaient en direct la musique du film, que les danseurs et les clowns traversaient l'écran...


Voici donc un machin complètement inédit (voire inachevé) qui date encore d'il y a plus de trente ans, 1976 pour être précis ici, à croire qu'il ne s'est rien passé pour moi ensuite. C'est seulement que je préfère remonter aux sources, et que celles de la musique me renvoient à la fin des années 60 jusqu'au début des années 90, m'étant plus passionné ensuite pour les formes interactives et audiovisuelles. En écoutant le premier mouvement de mon Elfes' Symphonie, on comprendra aisément mon attachement aux Histoire(s) du cinéma de Godard, à Jean Cocteau et à Jacques Lacan !

lundi 23 juin 2008

bad vs dab



Depuis l'invention des droits d'auteur, belle exception française censée protéger les œuvres du "Capital" dont il est question dans ton billet, d'autres licences sont apparues sous l'influence d'Internet et du numérique. D'abord Copyleft, puis Creative Commons. Ces deux licences s'inspirent des logiciels libres pour les appliquer aux créations sur Internet et aux œuvres d'art en général. L'une et l'autre respectent les droits d'auteur tout en les reformulant. Quand je colle des sons ou des images dans mes travaux personnels, ce qui est le cas pour tchatchhh, je pratique le Creative Commons ou le Copyleft car je cite toujours mes sources. Les droits d'auteur sont à mon sens complètement obsolètes aujourd'hui et la plupart des créateurs préfèrent, comme tu l'as souligné, que leurs productions circulent. Il y a pas mal d'initiatives qui favorisent la circulation sans pour autant être sous licence; je pense notamment aux lybers, déjà évoqués dans mon blog, qui proposent une version papier payante et une version identique et gratuite sur Internet. Nombre de labels musicaux font de même avec les formats mp3.

Illustration : http://www.flickr.com/photos/brennheitbakst/2063516384/
Christian Marclay n'a jamais été condamné par la justice pour sa pratique du sampling musical mais pour la création d'une pochette de l'album Dab. En effet, l'image représentait Michael Jackson avec des seins et un sexe de femme. Le disque a été retiré de la vente.

Intermède légal


Les étudiants me demandent souvent ce que l'on a le droit de faire sur un site en termes de droits d'auteur. Je réponds que tout est protégé, que la durée minimum légale est un mythe en matière de musique. Vous ne pouvez utiliser le moindre centième de seconde (donc non plus aucun "sample") sans l'autorisation des auteurs et le paiement des droits afférents aux sociétés qui gèrent leurs droits, en l'occurrence, pour la musique, la Sacem. Tant que votre utilisation ne rapporte pas un sou, vous ne risquez pas grand chose. Les projets scolaires deviendraient impossibles à réaliser si les étudiants devaient payer des droits pour l'utilisation de musique du répertoire dans leurs travaux. On appelle répertoire le catalogue géré par la Sacem. En sont exclus le domaine public (70 ans plus les années de guerre, les musiques traditionnelles...), les œuvres de compositeurs qui ont préféré ne pas déléguer de société pour la gestion de leurs droits... Mais à partir du moment où un compositeur a signé une délégation à la Sacem, il n'est plus censé déroger à ce contrat.
Si votre utilisation de musique rapporte des dividendes, vous pouvez alors vous inquiéter, car la Sacem est diablement efficace. Je ne peux pas m'en plaindre, j'ai acheté ma maison grâce à mes droits d'auteur. Depuis Beaumarchais, les sociétés en question protègent les œuvres de l'esprit. Il faut bien que les auteurs mangent aussi. J'ai pris l'habitude de défendre ces sociétés (qui nous appartiennent) à l'extérieur et à les attaquer de l'intérieur. Ainsi, à la Sacem, avons-nous pu faire passer l'improvisation jazz, la signature collective et le dépôt sur support enregistré. Un site qui décide de diffuser de la musique, même si c'est celle du compositeur dont c'est le site, doit légalement lui régler une somme mensuelle. Peu le font. C'est toujours une question de rentabilité. Un jour, son actuel directeur adjoint me confia : "à la Sacem, on ne dépense pas des francs pour toucher des sous". Avec l'accroissement considérable d'adhérents ces dernières années, cet adage explique pourquoi il est difficile de toucher ses sous lorsque l'on en rapporte peu. Il faut souvent râler en écrivant au Département de la perception.
La Sacem a deux fonctions, la protection et la perception. Elle protège des abus comme les plagiats, l'utilisation frauduleuse, etc. et elle perçoit des sommes qu'elles doit reverser, minorées d'environ 18% pour frais de fonctionnement. Si un compositeur a une pièce sur un disque, la SDRM (Société de Reproduction des Droits mécaniques) s'occupe automatiquement de percevoir et distribuer ce qui revient aux ayant-droits. Les passages à la télévision sont également bien surveillés et les droits automatiquement distribués. C'est beaucoup plus agréable que d'avoir à négocier soi-même avec le service juridique de la boîte qui essaie de vous escroquer. Les dizaines de musiques que j'ai composées pour le multimédia (CD-Roms, Internet, installations...) ne m'ont jamais rapporté un rond, faute d'un accord décent entre les producteurs et les sociétés censées nous défendre. Faute d'accord systématique, je me suis souvent crêpé le chignon avec des individus de mauvaise foi ou des mauvais payeurs. Mais il n'y a pas que la Sacem : par exemple, de la Scam dépendent les documentaires, les créations radiophoniques, certaines œuvres multimédia ; de la Sacd, dépendent les œuvres dramatiques, fictions, opéras, chorégraphies, d'autres œuvres multimédia, etc.
Sur mon blog, il m'arrive de renvoyer vers YouTube, mais je n'ai jamais placé une œuvre musicale qui ne soit pas de moi. Je préfère renvoyer vers Deezer qui a passé un accord avec la Sacem, accord qui me chiffonne néanmoins. Pourtant, j'apprécie grandement ce matin de découvrir Koichi Makigami et Ryoji Hojito... De même, je place autant que possible des photographies que j'ai prises pour illustrer mes billets et sinon je précise le nom des auteurs. Je pense qu'aujourd'hui il est plus urgent de défendre la circulation avant la protection, sans négliger celle-ci pour autant et en rendant à César ce qui lui appartient.
Si la nouvelle loi sur le piratage est honteuse et injuste, elle est en plus dangereuse et inapplicable sérieusement. Certains boucs-émissaires risquent d'en faire les frais dans un premier temps. Cette loi ignominieuse va surtout permettre de fliquer les échanges sur Internet et grossir les fichiers des Renseignements généraux. Les trois sociétés d'auteurs et les responsables politiques se sont laissés influencer par les industriels au lieu de penser à la défense réelle de leurs adhérents pour les premières, des citoyens pour les seconds. Les sociétés d'interprètes (Spedidam et Adami) se sont battues contre, proposant la licence globale pour éviter le massacre, mais elles n'ont pas eu gain de cause, sauf auprès des industriels qui ont perverti la proposition en passant des accords avec les sociétés d'auteurs ou entre elles pour instituer, sur le dos des auteurs, des abonnements qui permettent de télécharger des chansons forfaitairement. Ces accords se passent évidemment sur le dos des auteurs et des compositeurs dont les œuvres les plus hirsutes pouvaient jouir d'aides au travers des services d'action culturelle des sociétés d'auteurs grâce à la loi sur la copie privée que les industriels tentent de dézinguer depuis belle lurette et qui est mise à mal par les nouvelles dispositions. Les subventions en question permetent de rétablir les injustices des statuts. Enfin, tout cela est bien absurde et mériterait une mise à plat juste qui prenne compte des modifications d'usage de notre société et du profit engendré par les nouveaux acteurs profitant des nouvelles technologies (fabricants de matériel, fournisseurs d'accès, par exemple). Nous avons à faire à un glissement de pouvoir, mais ce sont toujours les mêmes qui régissent le marché. Le Capital est très fort, dans son cynisme et sa rapacité.

dimanche 22 juin 2008

hi ! taaaaaa hi ta hi ta hi ta hi tiiiiiiii hi tatatata hi tatatata hi !



Parole à Makigami Koichi :



Language always crumbles - 13'21'' - Koichi Makigami & Ryoji Hojito, over that way. Enregistrement live.

Illustration : http://www.flickr.com/photos/sonicbeet/1049099993/

samedi 21 juin 2008

Le poil et la plume


Probablement pour m'échapper de mes autres activités, je mets rarement de son sur mon blog. L'écoute de Put Put m'a fasciné et me donne envie de vous faire écouter cette improvisation de 1987 réalisée par Un Drame Musical Instantané pour le cd L'hallali avec le chanteur Franck Royon Le Mée.
À notre premier rendez-vous, Franck porte son caractéristique costume de clergyman et des lentilles de contact en miroir où nos trois figures amusées se réfléchissent. Royaliste, il ne travaillait jamais le 21 janvier, jour de la mort du roi, qu'il appelait une journée blanche. Cela tranchait avec le rouge de nos convictions. Il avait trois octaves et demie de tessiture, du baryton au haute-contre, remplaçait des stars de la chanson sur une syllabe défaillante, avait côtoyé les Mothers of Invention, monté un spectacle sur le martyre de Saint-Sébastien en s'accompagnant d'un orgue positif, dirigeait des spectacles collaboratifs avec plus de 600 exécutants. À Garnier, il jouait le rôle d'une femme en hauts talons dans l'opéra de Luciano Berio, La Vera Storia, aux côtés de Milva, d'après Italo Calvino...
Le poil et la plume fut enregistré lors de nos premiers essais en vue de monter Les Météores de Michel Tournier avec Franck dans le rôle du Dandy des Gadoues. Bien que l'écrivain nous donna l'autorisation, nous ne trouvâmes jamais les crédits suffisants, mais nous créâmes plus tard Le Château des Carpathes d'après Jules Verne avec un énorme feu d'artifice en guise de décor et enregistrâmes Comedia dell'amore 121 sur le cd Opération Blow Up en 1992. Franck mêle la virtuosité vocale à un sens dramatique exceptionnel, plus des facultés d'improvisation hors normes. Hélas le Sida l'emporta l'année suivante. Nous n'avons jamais retrouvé un chanteur aussi à l'aise et en harmonie avec nos élucubrations. Un régal !

Dans cet extrait, la partition de Franck ressemble plutôt à du sprechgesang. Francis est toujours à la guitare, Bernard à la trompette à anche et je m'occupe des synthés.

vendredi 20 juin 2008

put put fait mon computer



Parole à Joël Hubaut :



http://www.ubu.com/sound/hubaut.html

Saignant


Framboise qui a bu notre débit de corps ès bombance me dit que mes rillettes ressemblent au sel que je saupoudre quotidiennement depuis trois zans sur mon propre grog. Elle les trouve terre à terre et elle a deux fois raisin. Du blanc comme du rouge, même s'ils sont encore verts, question de saison. Pourquoi cuisinerais-je autrement ? Au pire, ces similitudes produiront des renvois.
Aujourd'hui je me suis donc forcé à ne pas réfléchir pour chercher un morceau de musique qui répondrait à ton dernier. Et voilà ce qui est sorti du congélo, une pièce inédite de fin 1981 publiée sur le vinyle Dix-huit Surprises pour Noël, compilation autogérée par ses participants à l'initiative d'Hector Zazou. Le Drame, toujours aussi contrariant et énervé par la promiscuité supposée lénifiante du sujet, décida donc de mettre en sons la fête du petit commerce dans une boucherie comme les autres.

Nous étions en pleine période anti-chasse et la vulgarité de la scène n'aura échappé à personne.
Au dos de la pochette, on peut lire :
UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ : PAS DE CADEAU - 2mn20. Jean-Jacques Birgé : synthétiseur, percussion, boucherie. Bernard Vitet : accordéon, trompette, boucherie. Francis Gorgé : guitare électrique, boucherie. Chaque pièce que nous composons est le fruit d'un débat entre nous qui devient ensuite le modèle de la relation que nous entretiendrons avec le public...
Le disque «De Qualité » 251281 fut tiré à 1000 exemplaires tous numérotés, libre à chaque compositeur de personnaliser ses pochettes immaculées. Trempant ma main droite dans une poisse sanguinolente, j'apposai mes empreintes sur tous les exemplaires du drame.

jeudi 19 juin 2008

la gastronomie comme happening



En voulant rompre avec le milieu de l'art, Daniel Spoerri créa en 1968 le vrai Restaurant Spoerri à Düsseldorf. Chaque visiteur avait la liberté de percevoir l'endroit comme un restaurant ou comme un lieu de happening permanent. Parmi les trois menus affichés, le "menu exotique" proposait des plats considérés comme des dérives alimentaires :
l'omelette aux fourmis grillées, le ragoût de python, le steak de trompe d'éléphant, les fœtus de poussin ou encore les pattes d'ours. Ce dernier plat est très réputé dans la gastronomie chinoise cf. Le festin chinois de Tsui Hark.
Entre autres happenings, le Dîner cannibale, préparé par Claude et François-Xavier Lalanne en 1970, s'inspire du corps de l'artiste :
cocktail au sang, doigts bouillis, phallus délicieux, pain de pied, beurre d'oreille et tête farcie de François-Xavier Lalanne coupée en deux par Daniel Spoerri.

Le restaurant se révélait pour ses clients parfois comme un processus artistique parfois comme un restaurant ordinaire.
Parmi les pièces les plus connues, le Banquet des riches et des pauvres consistait à tirer au sort le rôle de chaque participant et du coup le contenu des assiettes, soit du caviar soit des pois chiches.
La gastronomie est un sujet riche qui en dit long sur les us et coutumes. Spoerri l'a déclinée à toutes les sauces !
Illustration : une image extraite de la vidéo performance de Benoît Le Guein, étudiant aux Beaux-Arts de Quimper où j'enseigne, et que l'on peut retrouver sur son blog chipsaucaramel.

You are what you eat


Chère Karine,

ton billet sur la nourriture répondrait-il à la curiosité évoquée à la fin du mien sur le besoin de regarder ? Dans ce cas, c'est bien vu ! J'ai souvent raconté la devise de ma famille : "Manger avec quelqu'un qui n'a pas d'appétit, c'est discuter beaux-arts avec un abruti." Dans la semaine qui a précédé la mort de mon grand-père, il ne s'alimentait plus. Comme on l'incitait à manger, il répondit qu'il s'était délecté à midi d'un homard à la crème au restaurant de la Tour Eiffel. Même sous perfusion, il continuait à bouffer. Il disait aussi que "c'est lorsque l'on n'a plus faim que cela devient intéressant, parce que ce n'est plus que par gourmandise".

Mes parents ont passé leur vie pour la cuisine et à en rêver. Je me souviens m'être vanté auprès de mes copains de classe de ne jamais manger deux fois la même chose au cours d'un mois. Ma soeur cuisine très bien. Ma mère a arrêté à la mort de mon père. Il nous avait promis de nous emmener au Bistro 121 manger des truffes sous la cendre quand le Général De Gaulle mourrait. Quelle ne fut pas ma joie quand je l'appris pendant un cours au lycée ! J'ai repris le flambeau, mais je ne suis jamais aucune recette. J'improvise. Je fais avec ce que j'ai sous la main. Les soupes asiatiques sont une de mes spécialités, j'ai comparé leur composition avec l'improvisation musicale. Jamais deux fois la même. J'aime aussi essayer des recettes avec les aubergines... J'ai inventé une manière originale de cuire les œufs au micro-ondes, un peu comme des œufs en ramequin avec crème fraîche et fromage râpé. Ma fille prétend que mon pâté est aussi bon que du foie gras. C'est gentil. Comme pour beaucoup d'autres choses, je cherche à réaliser des trucs rapides qui font beaucoup d'effet. C'est dans les expériences exotiques que je m'amuse le plus. Possédant une trentaine de piments différents, j'adore ce qui est épicé. Sont-ce les restes de mes expériences hallucinogènes de jeune homme ? Je mange la viande bleue et regarde avec méfiance les amateurs d'autres cuissons qui sont pourtant légion autour de moi. Les sushis me font carrément délirer. À Paris, c'est chez Koba rue de la Michaudière que je m'en gave à m'en faire péter la sous-ventrière. Suis-je aussi gourmet que gourmand ? J'en doute.

Au restaurant je ne peux discuter ni penser à rien avant d'avoir passé la commande. J'y suis bien alors que j'ai beaucoup de mal à entrer dans un débit de boissons. Ma cave est correcte, mais elle ne me permet plus de conserver longtemps les bouteilles. Là aussi, je cherche toujours des goûts nouveaux, des vins qui sortent de l'ordinaire. Je n'ai par contre aucune attirance pour le champagne. Je bois peu de blanc qui a tendance à me coller des crampes dans les mollets lorsque je suis endormi. Le vin me fait dormir si j'en bois à midi, il m'en empêche quand j'en consomme le soir. Si je voyage, j'aime manger comme les indigènes. Je recherche l'authenticité. D'accord avec l'adage qui donne le titre à ton billet d'hier soir, ma curiosité n'a pas de bornes. J'ai raconté ici la longue liste des étranges bestioles dont j'ai goûté la viande. j'ai composé un hymne à la tomate et ailleurs évoqué l'avocat et mon principal livre de cuisine. Un de mes billets les plus lus est celui sur la soupe miso, c'est pourtant simple. Même si ce ne sont pas ceux que je préfère, les articles de vie pratique sur mon blog quotidien sont d'ailleurs les plus populaires. Je souhaiterais plus de fréquentation sur les mouvements d'humeur. La gastronomie, c'est pour les papilles. Il faudra du temps avant que cela passe par le Réseau.
Voilà, ce sont juste quelques pistes pour te faire une idée sur qui je suis. Je débarrasse vite pour passer à la suite.

Légendes des photos
mercredi : The Golden Triangle / Chang Rai / photo JJB / 2008
jeudi : Chenilles grillées (Mapati Worms) / Johannesburg / photo JJB / 2008

mercredi 18 juin 2008

dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es



Quelques mets choisis dans la revue Papilles n°21, "Le Livre des Singularités - Sixième objet (1ère partie) - De la gastronomie", Gabriel Peignot Philomneste :

Principes généraux
Un vrai gastronome, celui qui projette un dîner digne de sa réputation, doit écrire les billets d'invitation le matin à jeun, avec tout le calme du sang-froid et toute la maturité de la réflexion.
Rappelez-vous sans cesse que convier quelqu'un, c'est vous charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il sera sous votre toit.
Un gastronome doit connaître la force de sa denture et de sa mâchoire, comme un ouvrier doit connaître ses outils.
Un vrai gastronome n'entamera jamais une conversation avant la fin du premier service; jusque-là le dîner est une affaire sérieuse dont il serait imprudent de distraire l'assemblée.
Dans un dîner bien composé, toute phrase commencée doit être suspendue à l'arrivée d'une dinde aux truffes.

De quelques comestibles
Les huitres sont les meilleures troupes légères que vous puissiez mettre en avant pour engager le combat gastronomique ; mais il faut les arroser sans relâche d'un excellent vin blanc.
Le gigot doit être attendu comme un premier rendez-vous d'amour, mortifié comme un menteur pris sur le fait, doré comme une jeune allemande et sanglant comme un caraïbe.
Un dessert sans fromage est une belle à qui il manque un œil.
Une cave sans champagne est une montre sans aiguille.

Illustration : boulettes de riz vinaigré agrémentées de prune séchée et d'algue nori à l'occasion d'un pique-nique dans le TGV.