Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

mardi 18 novembre 2008

Tokyo, le 18 novembre 2008

Montréal, sept08

dimanche 16 novembre 2008

l'horizon cerné entre le bleu et le bleu



Je suis née à Paris mais j'ai vécu ailleurs jusqu'à peu. Je pourrais vivre n'importe où. tchatchhh est un espace que je partage mais pas un lieu. Je n'ai pas vraiment de nom pour notre conversation et cela me va. Je préfère ne pas cerner les choses pour qu'elles puissent prendre de l'ampleur. C'est d'ailleurs l'ambition de tchatchhh; créer un espace dans lequel les choses se déplacent. Je suis certaine que notre conversation n'est pas une communication. Je n'ai rien à communiquer.
Notre conversation est publique parce qu'elle est en même temps une proposition artistique mais je ne l'impose pas en tant que telle. Une conversation est aussi le nom d'une pâtisserie et d'un canapé.
Comment as-tu reçu mon invitation ?

vendredi 14 novembre 2008

Passer à travers



Je ne connaissais pas les luddites (et encore moins cette utilisation du mot appliquée aux nouvelles technologies!). Ça a pas mal raisonné en moi. En puis en lisant ton billet, je me suis aussi posée la question de cette conversation avec toi.. communication ou pas?
Je me suis dit que peut-être je pourrais la définir comme un passage à travers ton espace. Une traboule donc ("passer au travers", c'est le sens premier de ce mot), et j'y ai pensé immédiatement quand tu m'as parlé des luddites, car entre Luddites et Canuts, il n'y a pas loin...

Les traboules, ces passages utilisés par les canuts - les ouvriers soyeux de la Croix-rousse à Lyon - ont longtemps accompagné mon imaginaire.
Pendant mon enfance, c'était un réseau obscur de galeries, parfois peut sûr et labyrinthique, que je connaissais mal et où je redoutais de me perdre.. La plus connue d'entre elle, dans un sale état, portait le nom de "Vorace", que pour une étrange raison j'assimilais à du cannibalisme, et que j'évitais soigneusement d'emprunter.. : ) Je crois que les traboules ont façonné mon imaginaire, jusque dans ma pratique artistique. Par exemple, j'y associe cette pratique quasi-systématique que j'ai dans mes projets de prendre la tangente, d'utiliser les chemins de traverses, par rapport à un lieu, une situation..
Plus tard, j'ai habité dans l'une d'entre elle, entre la Montée des Carmélites et la rue Pierre-Blanc. Dans un appartement qui fût comme tous les logements du quartier, un ancien atelier de tissage, avec des pièces lumineuses et froides, à cause de leurs dimensions cubiques de 4m x 4m x 4m, spécifiques à la taille des métiers à tisser. Et d'immenses fenêtres qui font que l'on a toujours l'impression d'être dehors.
Ce qui m'est resté de cette pratique quotidienne de la traboule, c'est le fait de me loger à l'intérieur même d'un passage, c'est à dire être immobile dans un espace dédié à une mobilité. Observer. Se tenir dans un point de connexion entre un monde privé et public.
Et puis il y avait cette étroitesse et la sensation paradoxale de clandestinité et de sureté que l'on y ressent souvent...
Plus tard encore, étudiante aux Beaux-arts de Lyon, j'ai lu Michel de Certeau, et "L'invention du quotidien", dont le Tome II avait pour projet d'étudier les modes de résistances quotidiennes adoptées face à la société de consommation au travers l'étude de la "pratique d'un quartier", celui se situant immédiatement autour de la rue Pierre-Blanc.
Encore une fois, c'est à travers ces lieux que j'ai adopté une manière de cheminer (dans la narration notamment, dans l'articulation de projets artistiques, dans mes relations aux gens), et aussi que j'ai bâti une pratique de la ville qui est plus de l'ordre de l'usage que de la consommation.

..Je ne sais si tu es originaire de Paris, s'il y a certains lieux qui t'ont, dans leur pratique, constitués, quel nom donnerais-tu donc à notre conversation, et serait-il en rapport avec un lieu (ou un non-lieu) connu?

Enfin, encore une fois, tout un cheminement pour dire, qu'ensemble, nous traboulons.

jeudi 13 novembre 2008

la révolte des luddites

Il est vrai que notre quotidien est truffé d'interfaces à plus ou moins haute dose. Je me suis demandée après ton expérience de quelle manière je communiquais. J'utilise rarement le téléphone, ou bien à des fins utiles, presque jamais de sms, un skype une à deux fois par an, un facebook inerte... L'ordinateur tient par contre une place importante et j'envoie pas mal de mails. Mais est-ce que je communique quand je converse à travers tchatchhh avec toi ?
J'espère que non.
Ton expérience me rappelle le mouvement Luddite du début du 19ème siècle qui, en s'opposant au flux industriel, a détruit les machines. Ils se sont soustraits au tout communiquant ambiant. Aujourd'hui, les hackers ont remplacé les luddites mais leur volonté n'est plus de saboter les machines, au contraire, la circulation des informations est primordiale pour leurs communautés. La Free Software Foundation a été fondée par Stallman dans les années 80 pour "lutter contre la rétention des logiciels", (je reprends ici une phrase du livre Libres enfants du savoir numérique), pour précisément libérer les codes sources et l'information. Les hackers s'opposent à la rétention d'informations des entreprises qui vendent des logiciels à codes sources fermés et participent pour cela au bon fonctionnement de l'ère informationnelle, nouveau visage du capitalisme.
Je trouve très vivifiant de s'inventer des modes d'être aux autres à travers des interfaces comme tchatchhh ou en se déconnectant, même un instant, comme tu l'as fait. Bien entendu, ce n'est en rien comparable avec le mouvement luddite, mais l'enrayement de l'hyper-machine est nécessaire et à tous les niveaux.
Un livre : Les luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent, éditions ère, 2006.

Sans voix

Karine
Je commence aujourd'hui ce dialogue avec toi, et le début de notre conversation clôture ma semaine de "Without interfaces"
J'ai donc passé une semaine à communiquer sans interfaces. Pas de téléphone, pas de sms, pas de mails, ni de skype ou de facebook...
Au delà du caractère un peu compliqué de la chose au niveau social - que je laisse de côté - ça a été surtout une semaine sans dialogues écrits.
L'expérience, plutôt banale somme toute, mais consciente, des mots sans matérialités (ce qu'ils ont quand ils sont imprimés, écrits sur un papier, où dans leur présence sur l'écran).
Un temps consacré à la parole immédiate et sonore, aux mots qui raisonnent, aux mots qui me possèdent plus que je ne les possède. Ceux qui sortent de mon corps mais qui n'ont pas eux-mêmes de corporalités... qui dès que je les forme, m'échappent.
Si j'exagèrerais un peu, je dirais : presque une expérience de cette dimension traumatique que peut-être la voix... (tu sais comme quand on écoute notre parole enregistrée, et qu'elle semble ne pas nous appartenir...).
C'est donc avec un certain soulagement et un réel plaisir que j'écris aujourd'hui, et pourtant, ce retour à la textualité n'a pas été sans un acte/un RDV manqué, puisque nous commençons cet échange en retard d'une journée.

mercredi 5 novembre 2008

conversation avec Julie Morel du mercredi 12 novembre au mercredi 26 novembre

En guise de présentation Julie Morel m'a donné un texte :

Bonjour Karine,
Pour notre premier échange, je cite Robert Barry.

“… J’ai recours aux mots parce qu’ils vont vers le spectateur pour lui parler. Les mots viennent de nous. ils ne sont pas étrangers. Ils comblent l’écart qui sépare le spectateur de l’oeuvre. Quand je lis les mots, quand je lis un livre, c’est presque comme si l’auteur me parlait. On dirait que la page se déroule à haute voix devant moi. Qu’elle me parle. Les mots ont beau être imprimés, c’est comme s’il m’adressaient la parole.” La lecture est une de mes activités préférées. Ce qui la rend fascinante, c'est que j'y envisage systématiquement les mots, malgré moi, d'abord leur dimension physique. Sur le papier, les mots sont avant tout des images. Puis je les lis, et tout de suite, comme le décrit Robert Barry, c’est une voix basse dans ma tête, comme extérieure à moi, qui dit le texte. Grâce aux mots, la lecture est une activité où je me sens toujours accompagnée.