Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

dimanche 29 juillet 2012

Un matin au Llyod Hotel


J'ai déjà séjourné au Lloyd Hotel et je me souviens que chaque chambre était unique, aménagée par un designer différent, et que l'art y tenait une place importante.
La vidéo dont tu parles est peut-être une œuvre, ce qui me semble tout à fait probable.
Cela dit, peu importe que ce soit l’œuvre d'un artiste, du moment qu'elle t'apparaisse à cette occasion, dans cette chambre, comme une œuvre, ou du moins, que tu éprouves une expérience artistique. J'ai déjà à maintes reprises cherché le nom de l'artiste qui avait réalisé ce qui me semblait être l’œuvre d'un artiste, en découvrant plus tard et par hasard qu'il s'agissait en fait d'un teasing, c'est à dire l’œuvre d'une agence de pub. Agence bien avertie, qui se nourrit de ce qui se fait en art, œuvrant ainsi à masquer dans un premier temps la marque pour laquelle elle travaille. La lessive ne fait plus vendre, il faut maintenant un rêve de lessive. Tu as remarqué comme tout est blanc au Lloyd Hotel !
Peut-être que certaines scènes de Vermeer m'ont l'air confiné parce qu'elles offrent un point de vue de voyeur, comme si le spectateur voyait par la petite lucarne une scène qu'il ne devait pas voir. Peut-être aussi, est-ce là, l'une des ambitions de Vermeer, intégrer le regardeur, y compris lui-même, dans la scène qui se déroule sous ses yeux. Jasmin se réveille...

jeudi 26 juillet 2012

Amsterdam, Lloyd Hotel



Quand on allume la télévision dans la chambre 102 de l'hôtel Lloyd à Amsterdam, on tombe en premier lieu sur un court film, une vidéo, dont je n'ai pas compris le statut d'abord car j'ai cru à un programme de télévision comme un autre, alors que passant en boucle cette vidéo doit tenir lieu de quelque chose comme un fond d'écran.
Pendant quelques minutes, tout en fredonnant sur fond de percussions discrètes, une jeune femme, avec des gestes ralentis et qui se veulent je pense voluptueux, astique un intérieur blanc et lumineux, assez vide, où on ne perçoit pas le moindre grain de poussière. D'abord on voit en gros plan les plumes de casoar d'un long plumeau, puis une suite de plans où, à genoux, debout sur un lit, penchée sur une fenêtre, avec des brosses douces, des balais, des éponges, cette femme nettoie et époussette ; elle caresse même de ses chiffons deux personnages immobiles... Dans une galerie d'art on ne ferait sans doute pas très attention, là c'est étrange de se retrouver avec de telles images dans une chambre d'hôtel qui ressemble au décor filmé. Je n'ai encore interrogé personne sur la présence de cette vidéo mais, passant mes journées à contempler en peinture des intérieurs hollandais du XVIIe siècle parfaitement briqués et présentés au summum de leur éclat, je ne peux m'empêcher de voir ce choix comme une sorte de prolongation de ces préoccupations outrancièrement domestiques.
Pour ma part, je n'ai pas une grande passion pour le ménage, mais il m'est arrivé, comme à tout le monde sans doute, en nettoyant, de sentir que cette activité pourrait ne jamais avoir de fin et absorber définitivement mon temps. De percevoir, en nettoyant les sols, les objets, les carreaux, une sorte d'invitation à ne plus se consacrer qu'à cela - une vie entièrement occupée à rendre un petit bout de monde plus propre, plus luisant, plus doux, plus net...
Dans le tableau de Vermeer dit La lettre d'amour que je regardais hier au Rijkmuseum, servante et maîtresse échangent un regard complice autour d'une lettre dont le spectateur ne saura rien. Il est pour se consoler invité à poser les yeux sur la pièce luxueuse et pas rangée dans laquelle sont méticuleusement décrits une corbeille à linge qui traine, un coussin par terre, un balai et des socques qui encombrent l'entrée – une vraie atmosphère du matin dans une maison où on ouvre portes et fenêtres pour faire entrer l'air, où on ne craint pas de faire bouger les choses en l'honneur de cette unité de temps très respectable qu'est la journée qui commence.
Non, moi je ne trouve pas que les intérieurs de Vermeer soient confinés, au contraire.

mardi 24 juillet 2012

Image secondaire


Au centre du tableau, il y a derrière l'homme une peinture dont on ne distingue pas le dessin. L'image projette une masse sombre et contraste avec la lumière de la fenêtre juste à côté.
Ce "trou noir" figure pourtant un paysage, une ouverture donc, dans cet intérieur avec une fenêtre dont on ne devine jamais l'extérieur.
Beaucoup de scènes peintes par Vermeer se jouent en huit-clos. Malgré les globes, cartes, vaisselles et autres indices pointant vers divers horizons, les tableaux dessinent un espace confiné et intimiste jusqu'à ressentir la présence insistante du peintre pourtant absent de la représentation.
L'atelier du peintre, visible et au centre de sa peinture ? Le peintre exposé dans les murs de son atelier ?
Tu te déplaces et écris depuis un itinéraire déterminé par la présence de Vermeer. Où que tu ailles, tu es habitée par le peintre qui n'est quasiment jamais sorti de chez lui.
Je t'imagine écrire dans une chambre d'hôtel, en changer tous les deux jours, écrire encore dans une autre chambre d'hôtel.
Est-ce que le papier peint de la chambre teinte le contenu du billet que tu vas poster ? Est-ce que le paysage traversé impressionne le texte ?
N'y-a-t-il que les tableaux ?

samedi 21 juillet 2012

de Braunschweig



Je regarde la photo de ton dernier billet et tout de suite elle s'associe au tableau dit Dame buvant du vin que j'ai vu à Berlin.
Immédiatement, ce qui m'a frappée, en même temps que je m'émerveillais, forcément, des variations colorées pour rendre la lumière arrivant à la fois par la fenêtre vitrail entr'ouverte, par une fenêtre plus haut qu'on ne voit pas, et par une fenêtre plus au fond cachée d'un rideau bleu, ce qui m'a frappée dès que j'ai commencé à regarder ce tableau, c'est la rencontre du sol et du mur derrière la femme. Pas la prise internet bien sûr, mais l'arrivée, à toute vitesse, de cette perspective de tommettes fascinantes par la précision de leur usure et de leurs irrégularités contre ce mur où aucune plinthe ne les arrête. Le mur lui-même est une surface modulant délicatement la lumière mais il ne parvient pas à lui tout seul à arrêter le damier qui s'enfuit à droite. Il manque là quelque chose et le cadre ne suffit pas à nous faire croire que l'espace s'arrête.


Je ne sais pas ce qu'il faut en déduire. A l'opposé de cette échappée il y la femme enfonçant son visage dans son verre comme si c'était un masque, le contraire en somme. Mais quel que soit le sens que l'on puisse trouver à cette oppostion, ce que montre aussi le tableau, c'est qu'il y a du mystère dans les intérieurs, pas seulement des meubles et des objets qui « meublent », mais des rencontres de murs et de sol, des arrivées de lumière, des angles, des phénomènes à chaque fois spécifiques à un lieu, qui en font la force et recèlent leur étrangeté. Chaque fois qe l'on a affaire à un lieu, il a son existence propre et énigmatique, qui n'est pas seulement faite de son histoire et de ses composantes matérielles mais d'un indicible mélange de tout cela qu'on peut sentir mais moins facilement décrire. Quand on arrive dans un nouvel endroit pour vivre il y a cette singularité qui essaie de se faire oublier derrière le fonctionnel, mais je crois qu'on doit y être attentif...

jeudi 19 juillet 2012

Rennes



Je suis arrivée lundi à Rennes dans mon nouvel appartement. Le premier réflexe a été de brancher la box qui nous relie. Bonne chose de faite. Après ce réflexe presque pavlovien, comme il est rassurant de se savoir connectée, j'ai pris cette image de l'endroit où se situe maintenant mon bureau ou, plus exactement, où se situera mon bureau une fois les cartons dégagés.
Le déménagement m'a semblé rapide et facile, l'emménagement s'annonce fastidieux et problématique. Je ne cache pas ma fainéantise pour l'exercice "déballage-où-placer-ça-comment-et-ça-te-va-toi-?" qui n'est pas dénué d'intérêt et de perspective créative, mais qui accapare beaucoup de temps.
Mon ordinateur portable me suffirait amplement, il est actuellement ce qui me semble le plus familier, le plus concret.

lundi 16 juillet 2012

Bon anniversaire, Jasmin !



Pour Alain Cavalier, je suis en quelque sorte, même si nous ne nous sommes jamais rencontrés, une de ses élèves. Il fut lui-même, je crois, élève de Vermeer...
Moi-aussi pendant ce voyage je pense à certains des films des 24 portraits. Par exemple, en regardant la jolie couronne de lauriers qui coiffe la jeune fille dans L'atelier du peintre à Vienne, je pensais à celui des films consacré à l'Orangère, cette dame charmante dont malheureusement j'ai oublié le nom, qui a pour métier de fabriquer des couronnes et des décorations de fleurs de papier qu'on trempe dans la cire pour les consolider. On la voit faire – son habileté, les gestes délicats de ses doigts, et en même temps qu'elle est filmée, elle dit avec un sourire de jeune fille des choses très belles sur le fait qu'elle n'a pas peur de la solitude, pas du tout, qu'elle aime aller au cinéma et qu'elle est contente d'avoir consacré sa vie à fabriquer des choses destinées à contribuer au bonheur des gens.
Quant à l'idée d'exposer les plus belles peintures dans les intérieurs de chacun (ce qui était la fonction de la plupart des peintures hollandaises au XVIIème siècle), je ne propose pas une réforme, mais, dans un monde où pour tant de choses on essaie de nous faire croire que c'est comme ça et qu'il n'y a pas le choix, je trouve utile de même simplement rêver que ce pourrait être autrement.
A la soirée que tu évoques où Françoise Romand montre ses films chez des particuliers, je réponds par une expérience qu'a faite dans mon village une certaine Isabelle qui, bien qu'elle soit férue de cinéma, ne travaille pas dans le développement culturel mais à la cantine scolaire. Lors de ce qui s'appelle je crois, les 24 heures du court-métrage, elle a montré, à partir d'un choix médité, dans différents lieux stratégiques du village les films qu'elle avait envie de faire partager: chez le coiffeur, à l'épicerie, à la bibliothèque, au café... Elle se déplaçait d'endroit en endroit selon un programme annoncé à l'avance et elle accompagnait chacun des films qu'elle présentait.
Je t'écris ce soir depuis la belle ville de Dresde sous son ciel d'orage, dont on ne peut contempler les édifices monumentaux et parcourir les espaces immenses, vivants, animés, sans penser qu'en février 1945 elle fut presque complètement détruite sous 3900 tonnes de bombes. Curieusement la brochure touristique de ma chambre d'hôtel n'en parle pas.

samedi 14 juillet 2012

Retour à Paris


la Dentellière d'après Christine Lapostolle et Karine Lebrun.

Tu as publié aujourd'hui le premier volet de ton "journal de voyage" dans Libération. Tu y relates l'autre tableau de Vermeer exposé au Louvre, la Dentellière, où l'on voit une jeune femme coudre. Ce tableau aurait pu gonfler la liste des 24 portraits du film d'Alain Cavalier tant la dentellière semble se confier. Elle ne s'adresse pas à nous, elle ne nous regarde même pas, absorbée par sa piqûre. Mais nous pouvons aisément prendre sa place et vaquer à nos pensées. Se confondre à cette jeune femme, comme une jeune femme parmi d'autres, au visage clos et l'esprit ailleurs.
Tu évoques aussi l'île de Sein comme un possible endroit pour stocker des toiles de Vermeer, bien plus à leur place chez les îliens que dans les grands musées. Tu viendrais les visiter in situ tout en saluant les personnes qui les hébergeraient.
Françoise Romand a réalisé en partie cette idée le temps d'une soirée en montrant ses films chez les habitants d'un quartier à Paris. Conviée à cette soirée, je déambulais chez eux en regardant les films, installée dans un canapé ou attablée dans la cuisine.
Les œuvres pourraient ainsi loger indéfiniment chez ceux qui voudraient bien les accueillir avec un traitement spécial pour les chefs-d'œuvre.
Post scriptum du 15 juillet : certains commentaires sont publiés bien après l'écriture des billets. Vous pouvez ainsi remonter le calendrier et lire de nouveaux commentaires au fil de la conversation.

mercredi 11 juillet 2012

Francfort


J'ai rendu visite aujourd'hui à Francfort au Géographe, l'alter ego de l'Astronome que tu fais figurer dans ton premier billet.
La situation va dans le sens de l'étrangeté que tu évoques: c'est le même homme – ou son jumeau ; c'est un autre moment, la lumière est plus intense ; c'est le même lieu mais tout a un peu bougé: le cadrage de la pièce s'est légèrement déplacé, on ne voit pas la fenêtre de la même façon, le tapis au premier plan n'est plus le même, la chaise qui n'était qu'une ombre noire s'est matérialisée contre le mur sur lequel une carte a remplacé le tableau ; une plinthe de carreaux de Delft a fait son apparition... Le personnage se livre à son activité de savant mais différemment: le globe qu'il faisait tourner est rangé sur l'armoire, et d'ailleurs ce n'est plus le même globe, le livre, l'astrolabe, ont laissé place à des cartes - contre l'appui de fenêtre, sur la table, par terre. Sur ces cartes la lumière joue magnifiquement mais on ne peut rien lire: un soupçon de bleu dans la blancheur de celle qui est sur la table, une vague forme qui n'est peut -être que l'ombre du compas...
L'Astronome était de profil, mais quand il devient le Géographe (il y aurait une année entre la réalisation des deux tableaux) on voit ses yeux et c'est bizarre: l'oeil gauche est un petit point noir dans un triangle brun, normal, mais l'oeil droit reçoit tellement de lumière qu'il est blanc, comme creux, ce qui produit le même genre de différence que celle des yeux du peintre dans l'extrait de J'entends plus la guitare que Jeanne a proposé en commentaire de mon billet de présentation. Son geste est suspendu, ce qu'il regarde nous ne le voyons pas, un endroit lointain, un océan, une île...que lui seul est capable d'entrevoir au croisement de l'imagination et du savoir.

lundi 9 juillet 2012

Paris


L'Astronome, 1668, Musée du Louvre, Paris

Je t'écris assise à une terrasse de café face au parc des Buttes-Chaumont dans le 19ème arrondissement de Paris. Il est 8h et les déménageurs s'occupent de vider mon appartement.
Donc, cet été, je voyage par procuration en suivant ton cheminement vers Vermeer dont je connais peu l'œuvre.
Des trente-sept images des peintures que tu vas voir, beaucoup représentent un intérieur dans lequel des personnages font face à une fenêtre. La répétition de ce cadre familier, l'une des trois pièces de sa maison à Delft, confère à la série une inquiétante étrangeté.
Serait-ce dû à l'obstination de Vermeer à peindre pendant quarante ans la même pièce ? Fixité dérangeante relevant d'une obsession pourtant énigmatique.

dimanche 8 juillet 2012

Donc

Ces jours-ci tu déménages, tu quittes ta ville, Paris, pour t'installer à Rennes et moi je me désinstalle pour deux mois de mon village de Pont-Croix, finistère, je commence le voyage Vermeer. J'accomplis un vieux rêve: me rendre entièrement disponible pour regarder, simplement regarder, toutes les peintures aujourd'hui attribuées à Vermeer, il y en a trente-sept. Elles me feront déambuler à travers l'Europe et les Etats-Unis. Je ne les verrai pas exactement toutes: l'une a été volée à Boston, il y a une vingtaine d'années, on ne l'a pas retrouvée. Deux sont dans une exposition temporaire à Tokyo où je n'irai pas - j'ai demandé à des amis d'amis qui seront au Japon dans l'été de leur rendre visite à ma place et de me raconter.
On sait peu de choses de Vermeer mais on sait qu'il a vécu les quarante-trois années de sa vie à Delft, aux Pays-Bas, sans jamais ou presque quitter sa ville. Il a peint chez lui, utilisant comme décor trois pièces de la maison qu'il partageait avec sa femme et ses nombreux enfants – déplaçant quelques meubles et objets d'un tableau à l'autre, entr'ouvrant plus ou moins une fenêtre, modifiant les accrochages muraux. Ses modèles étaient les gens de son entourage, qui reviennent eux-aussi de peinture en peinture dans des costumes qu'ils portent plusieurs fois ou qu'ils s'échangent. Quelques portraits, deux extérieurs, et surtout ce qu'on appelle des scènes de genre: il ne se passe presque rien: une femme lit une lettre, verse du lait, s'assoupit, joue d'un instrument de musique, prend un verre, quelquefois courtisée par un homme. C'est un jeu combinatoire de personnages, d'objets et de situations d'une vie quotidienne ainsi célébrée et immortalisée.
Delft à l'époque était une ville prospère et fortement liée aux grands voyages en mer, nouveaux, dangereux, lointains, des marchands hollandais. Vermeer ne bougeait pas mais le monde venait à lui: richesses arrivant d' Amériques et de Chine - étoffes, vases, fourrures... - qu'il introduit discrètement dans ses tableaux. Il a aussi représenté un géographe, un astronome, beaucoup de cartes de géographie témoignant de l'évolution des connaissances au gré des expéditions.
Ses peintures étaient, au même titre qu'une abondante production hollandaise à usage domestique, achetées par des bourgeois de son entourage qui décoraient leur maison avec. Puis on les oublia. C'est seulement au XIXème siècle qu'elles réattirent l'attention, sortent de Hollande et finissent par se répartir entre quelques prestigieuses collections d'art et grands musées occidentaux. Vermeer aurait-il pu imaginer cette diaspora ? entrevoir quelque chose du culte et de la popularité que connaissent certaines de ses oeuvres? Car la reproduction n'a pas attendu internet pour les faire entrer sous forme de gravure, de calendrier ou d'emballage de pot de yaourt, chez à peu près tout le monde. C'est ainsi que les représentations apparemment simples que proposait un modeste artiste de Delft peignant lentement et de réputation locale ont teinté, mystérieusement, tranquillement, l'air de rien, au milieu certes de beaucoup d'autres phénomènes, nos imaginations et nos songes.
Mais cela ne m'étonnerait pas que tu voies les choses autrement...

samedi 30 juin 2012

conversation avec Christine Lapostolle du dimanche 8 juillet au lundi 27 août 2012

Christine Lapostolle :


Dans une autre vie (ou peut-être même dans celle-ci), il me semble avoir été cette jeune femme au fond de l'image qui accueille la vie en souriant.

vendredi 17 décembre 2010

Cat, chat, tchatchhh, etc.

Pas facile de finir notre conversation sur une histoire de vidéo de chat, et pourtant je vais essayer ce challenge. En anglais le mot chat est "cat" et "chatter" signifie discuter.

En français, l'homonymie deviendrait une opportunité de langage. Chat signifie autant l’animal que la discussion. Donc il me paraît une bonne fin de conversation pour tchatchhh.

Ce film est un film dit de "Clic cinéma". Le spectateur clique par plaisir d’en voir plus. Dans ce contexte, ce geste prend une résonnance très pavlovienne. Le souvenir des précédents clics ramène à cet autre clic. Le geste de cliquer est très fréquent car on clique au moins à chaque fin de film et parfois pendant le film, (pour lire les commentaires par exemple). Le clic cinéma est avant tout lié à l’action et la réaction. Le clic cinéma produit des morceaux qui sont souvent dans une ambiance de répétition qu’on peut voir et revoir. Chatouiller le chat et susciter une réaction de sa part. Répéter l’opération et ainsi de suite. Les commentaires réagissent aussi sur ce principe d’action / réaction.



Surprised Kitty devient la quintessence de films de chats amateur concentrant à lui seul un réseau mimétique où le film qui marche le mieux exerce le plus grand pouvoir mimétique sur les autres ; ce registre très prolifique de vidéos de chats domestiques a de nombreux points communs avec les vidéo à caractère érotique / pornographique.

Films de chat et films pornos ont en communs l’élasticité des corps. Le chat est un animal interactif, joueur par nature, transformant n’importe quel objet en jeu, pelote, ficelle, bout, de papier. Il n’est pas surprenant qu’il devienne une star des films en ligne. Le chat des cartoons qui retombe sur ses pattes après avoir effectué des acrobaties, s'est étiré ou déplié passant par des ouvertures minuscules, son corps élastique défie les logiques de la morphologie humaine. Si les films de chat et de porno se retrouvent tous deux comme sujets de prédilection on pourrait y retrouver cette même attirance pour une malléabilité des corps, allié au désir d’outrepasser leurs limites.


Le chat comme l’a démontré Chris Marker est l'animal photogénique par excellence dont le regard semble dire plus qu’il n’y parait, toujours sûr de lui, marchant sans bruit, il est donc très bon acteur de sketches à profusion, tel un Buster Keaton de documentaire amateur animalier sans le savoir.

mardi 14 décembre 2010

surprised kitty (original)

La vidéo surprised kitty appartient peut-être au registre "membracide", mais pas à celui de l'art. Serait-ce là notre nouveau kitsch remplaçant la carte postale ?
Ce qui est surprenant, c'est le mot "original" ajouté à côté du titre comme si cette vidéo avait fait l'objet de multiple versions et que l'originale, même pour la vidéo la plus banale qui soit, ait une valeur supplémentaire. Comme si aussi, l'originalité dépendait aujourd'hui de la popularité d'une vidéo évaluée au nombre de clics. Ce qui peut sembler paradoxal étant donné que l'originalité se fonde habituellement sur un modèle unique, non reproductible, alors qu'avec cet exemple il semblerait que l'originalité soit définie au contraire par un maximum de visibilité, fondant l'originale en creux.
Est-ce là une manifestation de l'art de la communication ?
Même si je peux percevoir dans tes propos une critique d'un tout communiquant, comment te positionnes-tu ?

mardi 7 décembre 2010

Art membracide

Il me semble qu’au contraire l’article explique les différences notables entre conversation et exposition et va dans le sens de ce que tu dis tout en tissant de multiples et subtiles liens et en croisant différents artistes qu’on a peu l’habitude de voir ensemble et en mettant en lumière des manières de converser.

Dans La fin de la solitude,William Deresiewicz émet l’hypothèse qu’Internet suscite une connexion permanente et une impossible solitude (ou isolement). L’internaute est incité à manifester sa présence en réagissant face aux multiples signaux qui émanent de ses terminaux. On ne compte plus le nombre de messages écrits et oraux qu’il reçoit et envoie chaque jour.

Il devient un être hypercommuniquant dont le comportement serait à rapprocher des insectes membracides d’Amazonie. Ces membracides, insectes qui font vibrer les plantes se servent de leurs excroissances pour percevoir les messages, Danièle Boone expliquent qu'ils “échangent sans cesse des signaux avec les autres individus en permanente interaction avec leur milieu, mais la multitude des signaux échangés à des distance variables produit aussi une rumeur ambiante dont le signal pourrait être brouillé ou se brouiller. “



Le demi-diable Centrotus cornutus in copula...(photo P.Falatico)

Comme l’explique William Deresiewicz si l’appareil photo et la caméra suscitent un culte de la célébrité, l’ordinateur et la numérisation ont lancé le culte de la connexion généralisée des choses et des êtres, “la grande terreur contemporaine serait d’être anonyme. […] Nous ne vivons que dans notre relation aux autres, et la solitude ou l’idée de solitude disparait progressivement de nos vies.” Est-ce que la fin de l’isolement provoque l’absence de conditions pour faire émerger une pensée ? Ou une activité de réflexion ou de méditation ? Dans ce contexte, comment percevoir une œuvre ? L’œuvre nécessite une attention de la part du spectateur. Celui-ci, de la caverne platonicienne aux fantasmagories en passant par le théâtre, le cinématographe et la télévision, a développé des systèmes où les œuvres s’observent dans un dispositif d‘attention et de perception particulière.
Tout ça pour dire, que le tout communicationnel génère une forme d'art, qui procède d'impulsions/réactions, de vibrations communicationnelles. Un art qui se voit comme les hits, les meilleurs chansons. Il suscite des réactions et provoque de nombreux textes sur les blogs. Loin du silence de la grotte caverneuse, cet art sert de communication, et on pourrait le qualifier d'art membracide. Dans ce registre, je classerais la vidéo très célèbre Surprised Kitty dans la catégorie de l'utra membracide.

jeudi 2 décembre 2010

converser vs communiquer

Je connais le texte de Liliane Terrier mais je ne sais pas vraiment où il veut en venir. Il n'y a pas de spécificité conversationnelle au net car la conversation peut survenir à n'importe quel moment, peut-être plus facilement autour d'un bon repas, sur un siège qui porte ce nom, sur un banc public, pendant un vernissage...
Certes, les dispositifs du web, notamment à travers les réseaux sociaux, entretiennent un certain bavardage, mais sont-ce réellement des situations conversationnelles ?
"L'art réduit à la conversation entre artistes, pendant le temps de leurs projets individuels, serait cet échange, une sorte d'expérience collective qui interroge ce qu'est l'art aujourd'hui, la conversation devenant œuvre et théorie de l'art. Le caractère à la fois collectif, spiritualisé et dématérialisé de l'art est réaffirmé. Il trouve sa logique évidente, son enveloppe et sa forme sur le net, outil qui vient à point dans la logique de l'époque."
Ce paragraphe, relevé au tout début du texte de Liliane Terrier, est une citation des propos de Paul Devautour sur lesquels elle s'appuie pour avancer l'idée que la conversation remplacerait l'exposition.
L'exposition ne s'est pas éteinte et la conversation n'est pas encore très pratiquée en art. Je dirais même que l'exposition s'est renforcée et qu'elle offre le modèle quasi exclusif de la visibilité artistique aujourd'hui. Le format de l'art est l'exposition, les œuvres sont façonnées pour l'exposition.
Pour moi, il ne s'agit pas de remplacer la conversation par l'exposition - quand bien même cela pourrait arriver ! - mais de proposer des expériences de conversations. Je discutais récemment avec une connaissance de ce qui l'occupait en ce moment, et sa réponse a été de m'énumérer les expositions en cours et les œuvres qu'il avait bien placées dans des manifestations cotées sans m'expliquer de quoi étaient faites ces œuvres et quels étaient les enjeux des expositions en question. Bref, nous n'avons pas parlé d'art.
C'est assez symptomatique de ce qui se trame majoritairement en art aujourd'hui.
Plus loin dans son texte, Liliane Terrier mentionne l'esthétique de la communication, dont Fred Forest est l'instigateur, pour parler de la conversation comme médium artistique.
Je suis vraiment opposée à cette théorie, dont wikipedia ne présente qu'un raccourci factuel, qui repose sur un art mettant en avant l'immatériel mais en s'appuyant sur l'information et la communication comme matériaux artistiques. L'esthétique de la communication cherche à faire de la communication même une forme en tentant de se démarquer du schéma classique de l'exposition.
Cette théorie, qui dénonce l'espace clos du musée et de la galerie, est contradictoire car elle agit uniquement dans l'espace du réseau en limitant son action dans un territoire donné, celui d'Internet, déterminé par le médium informatique, et sélectionne une production ancrée dans une démarche auto-produisant ses référents, à savoir le numérique, sa réalité virtuelle, explorant son monde en perpétuelle évolution basé sur la circulation, produisant des œuvres émanant et interrogeant ce contexte. Cet espace se construit intrinsèquement selon ses propres spécificités, se cloisonne sur lui-même et s'autonomise, non pas à l'inverse du musée mais bien à l'instar du musée.
Or l'art n'est pas la communication. L'artiste n'a pas de message à communiquer. Au vue de l'histoire médiatique, la communication du message implique une dictature du sens que les artistes s'efforcent de détourner, en opposant non pas une autre signification, un autre message, mais en remettant en cause le sens, alors non plus commun et homogène mais multiple et critiqué.
"Créer a toujours été autre chose que communiquer. L'important, ce sera peut-être de créer des vacuoles de non-communication, des interrupteurs, pour échapper au contrôle." (Deleuze).

dimanche 28 novembre 2010

Art(s) de la conversation

Ce titre est en référence à un texte de Liliane Terrier dont je voulais te parler, qui pourrait certainement rebondir et faire des liens relativement à tes projets de conversation« L’Art de la conversation sur le net ». J’y ajouterais d’autres œuvres plus anciennes et tout aussi conversationnelles comme les films de Jean Eustache, d’Eric Rhomer, de Judith Cahen et ceux d’Anne-Marie Miéville et de Jean-Luc Godard avec Tour et détour deux enfants une série télévisée réalisée en 1979 pour Antenne 2.

France, tour et détour sont des conversations avec deux enfants, un garçon et une fille.



France, tour et détour provoque un dialogue de la part des enfants mais aussi des spectateurs, interpellés par les questions et les commentaires en voix off : « Et ça fait longtemps que tu existe? Il y a combien de mètres de chez toi à l’école ? Ta hauteur a toi c’est combien ? Combien de fois ta hauteur pour aller à l’école ? Tu penses qu’on a dessiné les rues pour que tu t’y perdes ou pour que tu t’y retrouves ? Si tu perdais la mémoire comment tu ferais pour aller à l'école ?»

Il s’agit d’apprendre, de donner à apprendre le pouvoir de la parole, apprendre à dire, à converser, apprendre à arrêter de se taire, quitte à passer par de longs moments de silence et à user de détours conversationnels.

Conversation longue qui prend son temps et du coup rejoint l’expérience dont le processus est ici rendu tangible. Une conversation dont l’enjeu est le questionnement, laissant ainsi l’interprétation ouverte, cultivant le désir de prolonger la réflexion après la série, et encore après.

lundi 22 novembre 2010

duo

J'écrivais régulièrement sur un blog avant tchatchhh. "Rendez-vous-haut-les-mains.com" était un espace lié à mes activités pédagogiques et était imaginé comme une sorte d'extension de mes cours.
Une fois que je suis passée à d'autres préoccupations à l'école, la nécessité d'écrire un blog ne s'est plus imposée. J'ai donc préféré arrêter car les billets publiés étaient de plus en plus espacés comme le désir en chute libre. Je n'avais pas non plus envie de me conformer à un dispositif qui me forçait à écrire. J'ai donc réfléchi à un espace sur mesure qui me permettrait de continuer une activité d'écriture et de la partager avec d'autres : à l'école, je savais que mes collègues et étudiants lisaient ce que je publiais.
La conversation est pour moi une rencontre. On est deux, on ne s'est pas encore ce qui va se passer. On se déplace sur le terrain de l'autre. Les mots de l'autre ont une influence sur notre journée. tchatchhh est un moment privilégié, gratuit et sans but précis si ce n'est de converser sur un sujet déterminé à deux au départ. Après, ça bouge.
Toutes mes recherches sont des dispositifs à deux. C'est mon format. Au-delà, ce n'est plus une rencontre. Christine Lapostolle, à qui j'ai soumis le mot "conversation" dans Duo pour 13 mots et un paysage, a dit une belle chose : "s'approcher avec les mots", c'est l'érotique de la conversation.
Rencontre Service que tu connais, proposait des micro-rencontres, des rencontres à deux et dernièrement j'ai fait un tchatchhh live avec Virginie Poitrasson, où la conversation était en direct, non pas sur scène mais dans les gradins, où nous échangions des mots. La langue était vocale mais pas orale, c'est à dire qu'elle était avant tout écrite. Tout comme Christine Lapostolle, Virginie Poitrasson est aussi écrivain et j'agis sur ce terrain depuis quelque temps.
tchatchhh n'est pas une œuvre au sens où l'on considère une œuvre comme une finalité. C'est un processus qui n'a pas de début ni de fin, qui s'achèvera quand il n'y aura plus de désir. Dans tous les cas, c'est une proposition très humaine il me semble, non dénuée d'intention artistique, bien qu'elle ne soit pas affichée en tant que telle. Mais est-ce cela l'important ?

vendredi 19 novembre 2010

Court-circuit

J'aimerais bien en savoir plus sur les raisons qui t'ont amenées à choisir ce dispositif de conversation avec tes invités ?
Pourquoi par internet et pourquoi en différé ? Ceci dans la mesure où nos différents articles nécessitent toujours un certain délai de publication contrairement à une conversation orale.
J’ai l’impression que l’ordinateur et ses accessoires : l’écran, le clavier, la souris prennent beaucoup de place dans un tel dispositif mais j’ai aussi l’impression que ce dispositif d'interférence et d'écriture à distance est aussi nécessaire pour ce que tu as mis en scène.



Je viens de découvrir cet épisode de Strip-Tease et j’adore la phrase : « mais ils ne peuvent pas faire venir quelqu’un ? ». Et combien de fois à bout de nerfs me suis-je dis : « Le mieux ce serait qu’ils envoient quelqu’un directement » plutôt que de passer des heures à attendre qu’un opérateur de Call Center puisse répondre. Si la demande est flottante, hésitante, “humaine” alors ces réseaux de machines à assistance humaine ne peuvent que renvoyer vers d’autres numéros et d’autres serveurs et ceci à l’infini. Si bien qu’on ne sait plus trop si on à faire à des machines post-humaine ou des humains post-machine.

jeudi 18 novembre 2010

l'ordinateur des campagnes

J'ai davantage l'impression d'assister à une séance d'hypnose en regardant ces barres de progression. L'hypnose au sens où l'on est dépossédé de ses facultés conscientes. Le zen et la pratique de la méditation sont au contraire des disciplines où le corps est en pleine maîtrise. Il est certes débarrassé des contingences extérieures, mais il accueille une infinité de sensations.
Devant mon écran, j'ai tout au plus les yeux rouges, le dos courbé, une épaule de travers et assez souvent mal à la tête.

mardi 16 novembre 2010

Temps de défilement, temps d'attente




Au sujet du temps d’attente face à nos écrans d'ordinateur, voici deux images d’une collection de barres de défilement, devant lesquelles généralement on attend.
Je ne sais pas pourquoi ces barres de défilement ou barres d'attente ont un côté quasi hypnotique et provoquent le fait d’attendre de manière pavlovienne. Un moment de zen, de méditation, un moment de vide consacré à regarder des pixels sur un écran qui évoluent progressivement, sentir le suspens s’étirer, voir la représentation graphique d’un temps dessiné qui se réduit inexorablement… Combien de temps passons nous à les regarder sans vraiment les voir ?
Cela me fait penser à l’attente de la prochaine réponse dans une conversation, du prochain post.

Sur le temps d’attente et l'attentat, j’avais co-écrit avec Stéphane Degoutin un texte sur le musée de l’imaginaire terroriste : « On pourrait parler d’une mise en scène de contradictions, d’ambiances paradoxales, d’agencement spatial des extrêmes. Entre la soumission des foules qui attendent entre des barrières rappelant les files de bétails, entre les contrôles et les fouilles corporelles, les vérifications d’identité et les temps d’attente, jamais l’individu n’a été autant pris dans un réseau de contradictions de son plein gré. Chaque déplacement le soumet à ces mesures. Et si la théâtralisation du risque, la mise en scène d’une sécurité globale, n’est pas désirée tout autant que celle de s’envoler dans les airs ? »