Tchatchhh est une conversation à deux. Elle emprunte la forme écrite mais peut s'entendre comme une parole qui se construit en même temps qu'elle se produit. Elle est percée de bruits, de commentaires laissés par les lecteurs et, d'un motif à l'autre, au fil des mots, des images et des sons, elle demeure ouverte, dépossédant en quelque sorte les protagonistes de leurs prérogatives de départ. L'un et l'autre s'impliquent dans la conversation en acceptant de ne pas maîtriser le cours des choses. La conversation n'appartient à aucun des deux, elle déploie des pensées sur le terrain de la réciprocité sans nécessairement parvenir à un accord final.
De 2008 à 2012, j'ai invité des personnes à faire l'expérience d'une conversation sans savoir par avance qu'elle en était la teneur.
Depuis le voyage Vermeer de Christine Lapostolle, auquel j'ai pris part du 8 juillet au 27 août 2012, les conversations ont désormais un objet commun formulé au début de chacune d'elles. Exposé aux détours et errances de l'échange, ce point de départ est à même d'emprunter d'autres chemins que l'on ne peut pas percevoir au commencement d'une conversation, par définition sujette aux variations.

lundi 15 novembre 2010

attente et attentat

Une amie m'a récemment envoyé un appel à contributions, Attente / Attentat : les formes de l'attente. Je recopie ici la citation introductive de l'appel à contributions, mais le reste du texte est non moins intéressant :
« L’attente est une des manières privilégiées d’éprouver le pouvoir, et le lien entre le temps et le pouvoir – et il faudrait recenser, et soumettre à l’analyse, toutes les conduites associées à l’exercice d’un pouvoir sur le temps des autres, tant du côté du puissant (renvoyer à plus tard, lanterner, faire attendre, différer, temporiser, surseoir, remettre, arriver en retard, ou, à l’inverse, précipiter, prendre de court) que du côté du « patient », comme on le dit dans l’univers médical, un des lieux par excellence de l’attente anxieuse et impuissante. »
Pierre Bourdieu, « L’être social, le temps et le sens de l’existence », in Méditations pascaliennes, Paris, Seuil-Points, 2003, pp. 328-329.

Cet appel à contributions propose de renverser le point de vue de l'attente, la plupart du temps du côté du pouvoir, pour l'envisager du côté du "patient".
Susciter le désir amoureux en ne donnant plus de nouvelles, arriver en retard, commencer un concert une heure après l'heure affichée, sont autant de petites tactiques à l'œuvre pour avoir l'ascendant sur l'autre. Cela devient pire quand il s'agit d'une politique d'oppression dans le cas des migrants placés dans des centres pour demandeurs d’asile en France.
La temporalité est encore au cœur de nos préoccupations mais elle apparaît avec cet appel à contributions sous un nouveau jour : le temps n'est pas accéléré mais suspendu. Cet intermédiaire produit des moments où l'on peut perdre, dans le cas des migrants, statuts et droits.

Pascal Nicolas-Le Strat est politiste sociologue et publie sur son site le-commun.fr l'intégralité de sa recherche au lieu de la publier sous forme d'articles dans des revues spécialisées et reconnues par ses pairs. Outre le fait de nous offrir généreusement l'avancée de sa recherche en train de se faire, il contourne de manière libérée le système institutionnel qui n'attribue de la valeur qu'aux articles publiés dans des revues labellisées. Son geste est double : il nous donne accès à une pensée en la faisant circuler sur Internet tout en résistant à l'injonction institutionnelle.

samedi 13 novembre 2010

Syndrôme d'Actualisation Permanente

Comme réponse, j’ai longuement cherché un film ou une histoire qui illustrerait l’actualisation permanente de nos données sur internet. Plus je cherchais un film sur la perte de mémoire chronique, moins j’en trouvais, si bien que ce long silence fut un peu comme une longue recherche d’un blanc, d’un trou de mémoire.

Car cette actualisation permanente me fait penser à la mémoire des poissons tournant dans leur bocal, une mémoire de quelques minutes ou de quelques temps, une mémoire périodique qui s’efface progressivement… L’actualisation, comme un moyen d’effacement, c’est presque la forme inverse de l’Amnésie antérograde parce que ne peut fixer que de nouveaux souvenirs (nouvelle version) et qu’on efface les anciens (ancienne version).

J’ai pensé à des troubles de la mémoire ou des personnes qui ne peuvent pas se souvenir plus de quelques secondes et qui doivent sans cesse répéter ou faire des efforts terribles pour arriver à mémoriser; j’avais un film en tête que je n’ai par retrouvé l’histoire de passagers de navettes spatiales qui s’échangent leur cerveau ou se retrouvent avec d’autres mémoires téléchargées. Mais j’ai trouvé mieux, pour continuer l’histoire de Clive Wearing



HM, dont le cerveau prélevé a été disséqué et numérisé entièrement, une vidéo du Brain Observatory montre le découpage du cerveau tranche par tranche, des scientifiques en blouse blanches dans un labo hight tech expliquent comment ils vont accéder à de nouvelles connaissances grâce à la modélisation du cerveau de HM, on a l’impression d’être dans une série américaine, c’est très troublant.

dimanche 7 novembre 2010

Que fais-tu en ce moment ?

Je suis tout à fait d'accord avec toi : il y a comme une injonction d'actualisation sur le web. La réticularisation du temps agit comme si nous étions dans un perpétuel présent.
L'actualisation permanente des informations en favorise leur accès tout en nous plongeant dans une impression de manque : je ne suis pas suffisamment informée comme si j'étais tout le temps en retard.
tchatchhh s'installe dans une temporalité qui n'est pas celle d'un blog publiant un billet chaque jour ou le plus souvent possible. Au contraire, le temps est dilaté et correspond au rythme de mon interlocuteur. C'est lui qui détermine les dates et la durée de la conversation.

Entre chaque conversation, du temps s'écoule...

Je trouve important de ne pas se laisser aller. Se laisser aller au temps d'aujourd'hui. Ralentir et se forger le temps que l'on veut, celui dont on a besoin, pas plus ni moins. Un temps suffisamment connecté pour ne pas se laisser distancer, pour ne pas se faire surprendre, tout en vaquant à ses occupations.
Et je trouve intéressant de prendre les choses à rebours comme tu le proposes dans le cadre de la ligne de recherche "Archivage et auto-archivage immédiat comme œuvre".
Ligne de recherche à l'initiative de Julie Morel, dans laquelle nous nous engageons aux côtés de Reynald Drouhin, Sylvie Ungauer, Gregory Chatonsky, Dominique Moulon et nous.
Le titre même de la ligne pose problème et tu t'en es saisie.

jeudi 4 novembre 2010

La disparition automatique

Je suis d’accord avec toi sur l’internet archive comme cimetière et qui rejoint les failles de la mémoire. C’est une archive à trous avec des vides qui rend l’information obsolète. Ce qui est d’autant plus étrange, c’est l’entreprise de vouloir archiver tout Internet.

Internet donne à chaque information une valeur d’actualisation. Ce qui est accessible semble actuel, certes la date vient affirmer un temps passé et permet d’introduire une temporalité mais le système va dans le sens d’une accessibilité/actualisation des stockages d’informations.

Une actualisation qui va très loin puisqu’elle touche à d’autres systèmes et pousse chacun d’entre nous à actualiser quelque chose, un système, un blog, un site, un logiciel, un texte, un code, une version, etc.

Tout doit s’actualiser.

Ce qui compte, c’est l’éternel présent. Un présent permanent.

Au moment où j’écris ces lignes et au moment où je publierais le billet, ce sera déjà du passé. Et ce billet s’ajoutera au dessus du précédent rendant ainsi « ancienne » ta réponse d’avant, générant une strate dans notre conversation.

Alors le présent permanent est une illusion qui vient nous titiller.

Imaginer des mouvements d’anti mises à jour, d’anti actualisation de ces machines… ou de ralentissement des mises à jour, un mouvement de résistance à une vague irrésistible. Mon intérêt s’est porté dans les failles de la mémoire.

A chaque fois que se crée un site ou un blog, on agit comme si tout ce qui se passerait sur la toile resterait pour toujours, comme si chaque écrit était éternel, comme si la technique présente serait la même dans quelques année.

Autant imaginer la perte, la défaillance, l’inactuel, l’obsolescence programmée, la disparition comme mode d’emploi.

La page illisible, le blog dont il manque les liens ou la page qui n’existe plus ?

Ou comment penser l’auto-archivage immédiat en regard de sa disparition tout aussi immédiate ? Archivage versus disparition. J’ai l’impression que chaque blog, chaque site est une entreprise fragile qui ne peut pas se penser sans perte. Et que le moindre bout de texte publié nécessite de penser à son archive tout comme à sa disparition.

mardi 2 novembre 2010

la tombe de l'humanité


On pourrait se demander si l'Internet Archive n'est pas davantage un grand cimetière qu'une mémoire vive. Je me suis amusée à fouiller dans cette mémoire et j'ai trouvé l'image de la page d'accueil d'un ancien site de 2005; c'est une suite d'icônes représentant des liens brisés et des carrés blancs.
Le site est bien répertorié et archivé à des dates successives de 2005 à 2008, mais il ne renvoie que des images comme celle choisie pour l'entête de ce billet ou des façades de sites sans que l'on puisse véritablement naviguer dans le site lui-même.
Est-ce qu'une telle entreprise peut vraiment « [...] préserver la connaissance humaine et l'accessibilité pour tous à ces collections. » ?
A quoi bon stocker des pages vidées de leur contenu ?
C'est comme une bibliothèque - s'il s'agit bien d'une bibliothèque - dont on suspend l'usage. Dans une bibliothèque, il y a bien la possibilité d'accéder à un contenu auquel les livres assurent la pérennité, mais que faire de pages mortes ou à regarder ?
La collection m'intéresse quand elle est fonctionnelle et quand elle porte dans son projet même l'idée d'une actualisation du fait de son usage.

dimanche 31 octobre 2010

Total Recall #1

Je voulais commencer par une vidéo de Data Center, par des lieux physiques où se retrouvent l’auto-archivage instantané des blogs et surtout suivre ta proposition de parler de la surcharge d’informations. Je commence par cette nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie : l’Internet Archive fondée en 1996 par Brewster Kahle « Dont le but est de préserver la connaissance humaine et l'accessibilité pour tous à ces collections. »

La Wayback Machine est une entreprise de sauvegarde de tout le contenu d’internet de tous les temps. Une mémoire par strates successives et temporelles. Comme les arbres les plus volumineux de la planète, les séquoias géants, La Wayback Machine donne accès à tous les âges. Ainsi dans des dizaines d’années, on pourra revoir et sonder la mémoire collective d’antan.

Il y a quelque chose d’effrayant à imaginer cette mémoire où l’on pourrait surfer dans le temps, où l’on retrouverait tout sans distinction, une mémoire totale.

Le nom « Wayback Machine » est une référence à une partie de The Rocky and Bullwinkle Show dans lequel M. Peabody, un chien avec un air professoral et son assistant Sherman utilisent une machine à remonter le temps surnommée « WABAC Machine » pour décrire des évènements historiques célèbres.

dimanche 24 octobre 2010

conversation avec Gwenola Wagon du dimanche 31 octobre au vendredi 17 décembre 2010

Gwenola Wagon :


Prouvez que vous êtes humain.
Issu d'un projet où je cherche à prouver mon humanité face à des machines devenues omniprésentes et face à une humanité se "machinisant" ou adoptant des comportements de plus en plus machiniques.


Pôle blanc.
Lieu où je vais souvent lorsque je me perds dans un globe virtuel.
Achever un voyage ou en commencer un autre.


Personnalise ton profil.
Correspond à peu près à ce qui me semblerait être une présentation rapide et du coup impossible. Personnalise étant un dérivé du mot personne. Peut être l'image correspond à mon impossibilité de me présenter ou celle d'y préférer cette image toute faite colorée et en relief.


IMG_0155.jpg aurait pu s'intituler autrement, image d'un primate reconstitué et qui m'a toujours hanté, tout à la fois par sa menace de disparition et par une attraction irrésistible pour tous les primates et encore plus pour leur représentation. Réflexion menée dans un projet nommé 80 sur le rôle de la représentation comme vecteur/provocateur de disparition.


Not found.
Simplement l'impossibilité ou la fascination pour les mots Not found se détachant du fond blanc et tout ce que cela implique comme déception ou jubilation parfois.

lundi 19 juillet 2010

de l'épiphyte comme métamodèle

Je ne suis pas vraiment d'accord que "Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème. Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir." Ce genre de raisonnement me paraît très hâtif, et le paradoxe (voire la contradiction) est bien mis en avant par le fait que tu formules cette critique via Internet... On pourrait dire que l'école pour tous est, elle aussi, un "dispositif de contrôle" qui apprend à lire et à écrire pour mieux asservir, ce qui est partiellement vrai dans un certain usage -- car tout dépend de l'usage qu'on en fait. Platon, qui déjà ne supportait pas que le peuple lit et écrit, aurait sûrement exécré cet espace de la parole libérée qu'est Internet! Mais le vrai problème n'est-il pas qu'une certaine logique d'accumulation, à savoir le web 2.0, au lieu de libérer la parole, tend désormais à la privatiser? Et, comme tu suggères, à faire participer l'usager à sa propre dépossession? A faire de lui un agent de son auto-exploitation? Internet comme dispositif d'interconnectivité, de collaboration inter-cérébrale et de mise en commun d'intellectualité, est un formidable multiplicateur d'énergies -- qui donne lieu à ce qu'Antoine Moreau appelle à très juste titre le "miracle contemporain" qu'est Wikipédia. Je me souviens, quand j'étais chercheur, mes collègues passaient beaucoup de temps à dénigrer wikipédia (ses supposées erreurs pourtant facilement corrigibles à tout moment par quiconque, son prétendu applatissement de l'hiérarchie des objets dignes de définition), en fin de compte parce qu'il constitue la plus puissante machine de guerre contre la culture de l'expertise jamais mise en marche.

Tout cela pour dire que je te suis s'il s'agit d'une critique de web 2.0 mais pas d'Internet comme tel. Peut-être y a t-il quelque chose à retenir pour notre discussion de l'épiphyte -- qui arrive à son terme avec la fin du cycle lunaire qui le circonscrivait. Une critique totalisante d'Internet s'informe presque forcément d'un certain métarécit, qui l'inscrit dans une logique instrumentalisante, une sorte de dialectique de la raison totalisante. Mais l'épiphytique ne semble pas nommer un métarécit, mais bien plutôt ce que Félix Guattari -- dans son usage sauvage des mots -- appelle un métamodèle. Non pas dans le sens où l'épiphytique modèle l'agir mais dans la mesure où il propose un agencement collectif au-delà de tout modèle. Autrement dit, l'épiphytique puise sa propre logique et cohérence des agencements aux il se réfère.

Je vis ces temps-ci chez mon ami Brian Holmes qui est parti, lui, vivre à Chicago. Je fais un usage épiphytique de son apartement, notamment de son excellente bibliothèque. Ce matin je feuillète un ouvrage par un certain Gary Genosko, Félix Guattari An Aberrant Introduction, et tombe sur ce passage souligné au crayon:

In Guattari's conceptual nomenclature, metamodels are not to be confused with metanarratives because they eschew universality for the sake of singularity, and the self-constitution of references, organization, relations, and limits. This makes Guattari's metamodel akin to a continuous process of automodelization that attempts to extract its own consistency... from the components of the assemblages to which it relates.

En marge, Brian notait au crayon: "This is interesting"

Je suis d'accord avec lui. Et d'autant plus quand je lis, également crayonné de sa main, ce commentaire en bas de la page, ceci:

"akin to" means that the dynamics of thinking in the metamodel is similar to the automodelization that synthesizes a whole out of a heterogeneous assemblage

Quelqu'un qui lisait notre conversation en ligne me faisait remarquer l'autre jour que s'inspirer d'un écosystème ou d'un agencement organique comme l'épiphyte pour repenser le vivre ensemble humain était éminemment problématique et rappelait des moments peu glorieux de la pensée politique. Que dire? Sinon que l'épiphytique n'appartient plus à la biologie, mais nomme un mode d'automodélisation dynamique qui synthétise un tout à partir d'agencements hétérogènes?

samedi 17 juillet 2010

donnez-nous des dollars pour un google épiphyte


Oui, je me sens proche de la pensée et du travail de Christine Lapostolle, écrivain et enseignante en culture générale aux Beaux-Arts de Quimper.
C'est d'ailleurs avec elle que le premier moment épiphyte a eu lieu à Quimper.
C'est une complice.
Descriptions, qui est l'une de ses entreprises littéraires, réécrit les témoignages recueillis. Je suis d'accord avec toi sur "[...] le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". "
Dans un boulot fait ensemble, duo pour 13 mots et un paysage, qui est un dialogue entre un lecteur (moi) et un écrivain (elle), je reprends l'un de ses textes extrait du livre nous arrivons, Seuil, 2006 :
Page 82 : Toi l'homme dont je partage la vie tu reproches aux femmes de toujours écrire sur leurs amours. Nous marchons sur un sentier de forêt et tu dis : "Vous appartenez toutes à la même classe sociale, vous avez les mêmes références, la même culture, vous aimez les mêmes livres, vous prenez le thé ensemble, vous faites les magasins, vous allez au théâtre et c'est vous qui écrivez les livres. Toujours vous. Qu'ai-je à faire de vos états d'âme ? Qu'ai-je à faire de vos amours ? Pourquoi pas les ouvrières, pourquoi pas les chômeuses, les poissonnières, les camionneuses ? Et quand il y a une ouvrière dans un livre, ce n'est pas elle qui parle, c'est encore vous qui l'avez inventée et qui parlez à sa place. Vous devriez arrêter de vous exprimer. Vous devriez avoir ce courage-là, cette élégance." Voilà pourquoi, estimes-tu, tu n'as plus de raison de t'intéresser à la littérature, qui est une affaire de gens de la même classe qui se racontent entre eux les mêmes histoires en faisant varier l'ordre des phrases d'un livre à l'autre. Tout le monde devrait pouvoir écrire. Si on voulait vraiment renouveler la littérature, il faudrait pendant des années publier tout ce qui s'écrit. "Tout sauf les livres que vous faites. Et peut-être là commencerait-on à entrevoir quelque chose de différent.
Je fais un commentaire de cet extrait au mot "résistance" :
Écrire avec des mots ou avec des images quand on ne sait pas avec des mots. La vie s'écrit sur Internet. La vie privée et minuscule. Seulement, elle s'oublie encore plus vite qu'elle ne s'écrit. Masse de mots et d'images muée en bruissement indifférent. Se raconter c'est prouver aux autres que l'on existe. Lire une existence incite à écrire la sienne. Le déferlement des récits de soi est en place. Je n'ai rien à dire dit Charles Pennequin. Je n'ai pas à parler. J'ai à me taire. Un petit peu. Dans les mots.
Internet est l'espace de la parole libérée et c'est bien le problème.
Dispositif de contrôle qui incite à écrire, à renseigner sa vie pour diverses instances du pouvoir.
La vie des hommes infâmes, dirait Foucault, n'est plus écrite à travers des rapports de police, mais par les hommes eux-mêmes sur Internet.
Il vaut mieux se taire parfois et le dire.
Et aussi, comment écrire sans être noyé dans la masse, comment conserver sa singularité ?

Il y a certainement une question d'échelle dans l'épiphyte. Une structure est déjà trop imposante, et comme tu le dis "molaire", alors qu'une prolifération à la barbe de ces structures me semble bien plus intéressante. A la fois mobile et perçante, "sa capacité à se propager sans changer d'échelle."

lundi 12 juillet 2010

échelles

A la lumière de ton dernier billet, puis suite à ma lecture enthousiaste des "descriptions" de Christine Lapostolle, je pense maintenant comprendre quelque chose d'essentiel de ton approche du moment épiphytique (vu ma capacité régulièrement vérifiée à faire fausse route, un tel optimisme est sans doute imprudent...): à savoir que pour toi le moment épiphyte se caractérise voire se définit par son échelle modeste. Il me semble que pour toi, le "moment" de l'épiphyte évoque avant tout une certaine humilité d'échelle, et seulement dans un second temps une façon une durée en dehors d'une temporalité (car susceptible de se dilater ou se contracter infiniment). Une structure qui est objectivement épiphytique ne peut être décrite comme un moment épiphytique si elle dépasse une certaine échelle; la puissance de l'épiphyte résiderait dans sa modestie, sa précarité, sa capacité à se propager sans changer d'échelle. L'épiphytique sera moléculaire (jamais molaire) ou ne sera pas.

Si je ne me trompe en avançant cette hypothèse, je vois tout à fait ton affinité avec le travail de Christine Lapostolle, lorsqu'elle écrit par exemple: "Je ne suis pas une institution, ni une entreprise, je suis une personne, j'enseigne dans une école des beaux-Arts et je suis écrivain. J'éprouve un certain malaise devant la façon dont il m'est rendu compte à grande échelle de la situation présente par ceux qui détiennent le pouvoir d'images et de paroles." Un certain malaise en effet... le mot est justement et délibérément faible... Il y aurait beaucoup à dire par rapport à cette approche et les contradictions qui lui sont inhérentes et auxquelles nous nous débattons constamment. Par exemple, les enseignants dans l'éducation supérieure ne sont pas détenir un certain "pouvoir d'images et de paroles". Par exemple, le célèbre paradoxe évoqué par Marx par rapport à la paysannerie française dans son 18e Brumaire me vient à l'esprit: "Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés." C'est en quelque sorte l'impératif documentaire, le paradoxe de la réécriture des descriptions pour dire la pensée des autres "au plus juste". Le vrai malaise est peut-être surtout de se retrouver détenteur/rice d'un certain pouvoir d'images et de paroles dans une situation où la majorité en est privée de façon systématique -- et les nuits des prolétaires qui nous font rêver restent largement chimériques.

Cela dit, je suis séduit par l'idée d'un recueil de moments épiphytiques en ligne, car l'internet est une sorte de différentiel entre deux échelles: entre l'infiniment modeste et l'entièrement mondiale. Plus le paradoxe est fort, plus la disparité d'échelles est marquée, et mieux ça sera à mon avis. C'est également ce que semble penser Christine Lapostolle quand elle dit qu'elle croit "au très petit et au très grand". Et pourtant, et pourtant... l'engouement pour la micro-échelle, le microévénement, la micropolitique depuis quelques années (s'appuyant sur les écrits de Félix Guattari et Michel De Certeau, merveilleusement bien articulée entre autres par Pascal Nicolas le Strat) n'est pas sans poser le problème suivant: pendant que nous, épiphytes, nous consacrons à créer des micro-initiatives les unes plus expérimentales et fines que les autres, soucieux d'éviter des pièges que nous connaissons bien, d'autres, plus parasitiques d'esprit, se consacrent à leurs macro-initiatives méga-molaires qui nous pourrissent la vie sur terre. Prenons par exemple ce que je considère être aujourd'hui le projet molaire et parasite le plus néfaste: google. Ça peut paraître absurde de dire que google est pire que l'Église catholique ou l'industrie militaire américaine, mais dans une certaine mesure google est aujourd'hui le fer de lance du capitalisme à venir et des modes d'accumulations qui seront les siens. Voici un passage d'un article très éclairant de Matteo Pasquinelli, "Google’s PageRank Algorithm: A Diagram of the Cognitive Capitalism and the Rentier of the Common Intellect" (que je cite puisqu'il parle de google comme "parasite"):

Google is defined as a parasite of the digital datascape as, on one hand, it provides benevolent free services but, on the other hand, it accumulates value through a pervasive platform of web advertisement (Adsense and Adwords). More importantly, Google establishes its own proprietary hierarchy of value for each node of the internet and becomes then the first systematic global rentier of the common intellect. Third, a political response can be conceptualised and organised only by reversing the chain of value production (blatantly: ‘Reclaiming your page rank’) instead of indulging in a nominal resistance to the ‘digital Panopticon’.

Je partage son scepticisme quant à la "résistance" souvent largement nominale; je comprends également son désir de passer à l'échelle de l'adversaire (Reprenons notre page rank!), car à chaque fois qu'on fait une recherche sur google, nous nourissons le parasite de notre plus-value cognitive et affective. Nos désirs, nos idées, nos idées, notre intellect constituent le hôte de ce parasite. Le vrai projet politique aujourd'hui -- le plus ambitieux, le plus urgent aussi -- ne serait-ce pas de concevoir un moteur de recherche épiphytique, dont l'algorithme serait capable de rivaliser avec celui de google en termes d'efficacité mais en produisant de tout autres résultats? Et conçu non pas (comme google) dans une logique d'accumulation aux dépens de la collectivité mais (plutôt comme wikipédia) dans un esprit de mutualisation de l'intellectualité de masse?

décrire

A ta dernière question, je répondrais : en recueillant des descriptions de moments épiphytes.
J'ai travaillé il y a peu avec l'écrivain Christine Lapostolle qui a entrepris un site de descriptions en recueillant des témoignages de personnes qui décrivent leurs activités. La plupart du temps, ces personnes racontent en quoi consiste leur travail. Il y a d'abord une rencontre, un enregistrement et un texte réécrit par Christine que l'on peut lire sur son site.
Ce qui m'intéresse dans cette démarche, c'est le recueil des faits avec le plus de détails possibles, sans interprétation et jugement.
J'ai fait un film dans lequel Christine parle de ce qu'est "décrire"; décrire est par exemple Louons maintenant les grands hommes de James Agee et Walker Evans. Dans cet ouvrage, dans lequel sont regroupés textes et photographies, Agee et Evans décrivent dans les moindres détails, jusqu'à la poussière dans les tiroirs, la vie de familles très pauvres vivant au sud des États-Unis. Christine dit dans le film qu'Agee a redonné en mots la richesse que les paysans n'ont pas.
Je trouve sa remarque très juste et le travail d'Agee et Evans remarquable. Il y a une démesure dans la description qui dépasse la tradition journalistique et même sociologique.
J'envisage donc de recueillir des moments épiphytes sous le mode descriptif, un mode descriptif que je préciserai en faisant, mais qui me semble le plus approprié pour ces moments.
Dans un premier temps, tout serait visible sur un site Internet.

jeudi 8 juillet 2010

de l'ombre, épiphyte de la lumière

Oui, je dirais même que l'épiphyte ne concerne l'art que très accessoirement. Les relations pouvant se décrire comme épiphytiques -- les tentatives de vivre-avec autrement -- sont innombrables. Peu sont pensées comme relevant de l'art. Et celles qui le sont, sont difficilement détectables (et d'autant moins si on ne les nomme pas) dans la mesure où rien ne distingue une proposition artistique de la simple réalité ordinaire sauf le cadre performatif -- le cadre qui, une fois mise en place, "performe" ou active la proposition. Quelqu'un se fait licencier de son travail, mais s'arrange pour toucher le chômage pendant un an, utilisant ce temps partiellement rémunéré pour écrire un livre: dans le contexte du capitalisme postfordiste contemporain, il pourrait très bien dire qu'il s'agit pour lui d'un moment épiphytique. C'est d'ailleurs, grosso modo, la position de la bande de Multitudes et du post-opéraisme en général, et la raison pour laquelle ils ont consacré autant de réflexion à l'intermittance. Si, en plus, la personne est un peu au fait des pratiques néoconceptuelles en art, elle peut comprendre et penser son arrangement épiphytique comme relevant de l'art. C'est grosso modo la position d'Au travail / At work, même s'il y a un penchant chez certains d'entre eux pour le parasite (pas chez tous, loin s'en faut, je pense notamment à Saint Thomas l'Imposteur, qui est un véritable as de l'épiphytique). Quelqu'un fait un séminaire dans une voiture de métro ou un autobus, se servant du lieu si généreusement mis à disposition; quelqu'un, ou quelques unes, sous des latitudes plus au sud, plante des graines de papayes dans des terrains vagues -- s'inspirant peut-être de l'exemple des Bêcheurs du XVIIe siècle en Angleterre à l'époque de la clôture des "commons" -- pour cultiver des fruits sans être propriétaire ni squatteur; quelqu'un d'autre se sert de la formidable capacité de stockage de l'internet pour scanner et mettre à disposition en ligne des livres qu'il a envie de partager; dans des exemples comme ça, et dans tant d'autres que je connais, que tu connais, que nous expérimentons tous tout le temps, il y a de l'épiphytique à l'oeuvre. La question n'est pas d'abord de savoir s'il s'agit d'une proposition pensée comme étant artistique; cette question là est secondaire.

Cela dit, je trouve qu'il y a quelque chose dans l'épiphyte qui plaît à la sensibilité artistique contemporaine: une certaine justesse, une certaine finesse dans l'attitude dissidente mais intelligente adoptée face au pouvoir et aux ressources disponibles.

Mais ce qui me semble crucial, que ce soit pensé comme relevant de l'art ou pas, mais différemment dans chaque cas de figure, est de savoir comment documenter des/nos relations épiphytiques de façon à ce qu'elles ne soient pas perdues pour la postérité (je veux dire pour l'imaginaire, la pensée, la réflexion) et pour que ceux qui les ont mises en oeuvre ne se sentent pas dépossédés. Le désir de reconnaissance est légitime, mais comme tu l'as fait observer non sans vigueur, il faut procéder avec circonspection pour ne pas contredire l'esprit et la logique même de l'épiphytique. En somme, comment assurer la joyeuse contagion épiphytique que l'on ne peut que souhaiter tout en respectant l'ombre où l'épiphyte prospère?

mardi 6 juillet 2010

l'objet de l'épiphyte n'est pas forcément l'art

Je ne sais pas si l'inexistant me permet d'y voir plus clair, car même si je suis tout à fait d'accord pour reconnaître avec toi l'existence d'un monde de l'art dominant, je ne me positionne pas tactiquement contre. Je dis bien "tactiquement", cela ne veut pas dire que j'accepte, au contraire, je cherche avec l'épiphyte un moyen de "vivre avec" autrement.
Ce qui signifie aussi que je ne délimite pas systématiquement des frontières entre lemondedel'artdominant et de ce qui n'en relève pas, même s'il y a toujours un lien entre le centre et ses périphéries, quand la périphérie est possible, les frontières étant tellement poreuses et mouvantes.

Jean-Claude Moineau est à l'origine de deux concepts : l'art sans art et l'art sans identité d'art.
Le premier est quand il n'y a pas d'intention d'art alors que le spectateur le reçoit comme de l'art. Le second est quand il y a intention d'art sans qu'il y ait pour autant réception d'art. Dans les deux cas, l'usage de ce qui est proposé est déterminant, l'artiste ne possède pas le pouvoir d'indexer ce qui est ou ce qui n'est pas. Peut-être qu'il y a de l'inexistant là-dedans ? J'en ai l'impression.

Mais l'épiphyte va au-delà. L'épiphyte déborde le champ de l'art et s'adresse aussi aux personnes qui ne se sentent pas concernées par l'art; ce que tu soulignes également.

jeudi 1 juillet 2010

théorie de l'inexistant

Tant que les inévitables mésententes survenant au cours de la conversation ne nuisent pas au support, nous restons fidèles au cadre épiphytique, me semble-t-il.

J'ai envie d'aborder en profondeur la question des traces obliques laissées par des moments épiphytes (par ouï-dire, fragments de récit et autres cicatrices sur le réel), mais je persiste à penser que les enjeux ontologiques méritent plus de dévéloppement. Je pense que tu seras d'accord avec moi pour dire que l'épiphyte inexiste. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'a pas d'être. Nous n'aurions pas cette conversation si nous pensions que l'épiphyte n'a pas d'être; nous nous efforçons, par tatonnements, de formuler ce que c'est. Mais son existence est une inexistence. La formulation est sèche, mais voici ce que dit Alain Badiou de l'inexistant dans sa Logiques des mondes: "La chose est dans le monde, mais son apparaître dans le monde est la destruction de son identité. Donc, l'être-là de cet être est d'être un inexistant du monde." C'est presque comme s'il pensait aux moments épiphytes en écrivant cela! En tout cas, la théorie de l'inexistant joue un rôle-clé dans sa pensée (dont je ne suis d'ailleurs pas un adepte) car c'est précisément parce qu'il y a de l'inexistant qui commande qu'un événement puisse survenir. Cela est vrai pour tout me semble-t-il, peut-être surtout pour l'épiphytique.

Badiou a même formulé un théorème pour expliquer l'idée -- un peu rebarbatif à la première lecture, mais tout à fait dans la lignée de notre dialectique. Il s'énonce ainsi: "Si une multiplicité apparaît dans un monde, un élément de cette multiplicité et un seul est un inexistant du monde." Essayons de traduire en humain, rappelant que l'inexistant n'est certainement pas le néant, ni le vide, mais seulement ce dont l'apparition est mesurée dans un monde par le dégré minimal. Traduisons ainsi donc: dans le monde de l'art dominant, caractérisé par l'exigence d'un degré maximal d'apparaître, l'épiphyte est l'inexistant propre des multiplicités artistiques. L'épiphyte c'est ce qui est entièrement soustrait à la sphère de la présentation artistique. Mais "artistique" ici vaut "politique", puisque le propre interne à l'épiphyte est le vivre-ensemble. On peut également traduire cette logique vers d'autres champs où les épiphytes sont à l'oeuvre: économiques, cybernétiques, pédagogiques, you name it... On peut créer des épiphytes, les analyser (avec précaution certes) mais si on prend les règles d'apparition du monde artistique / politique, il n'y apparaît pas. Il est là, mais avec le degré d'apparition minimale auquel tu tiens. En trop, mais apparaissant sous l'aspect du trop peu, il est "hors la loi".

Cela dit, je ne pense pas que nous puissions suivre plus loin Badiou sur ce point dans le contexte de l'épiphyte. Car pour lui, un jour ou l'autre, l'inexistant doit basculer dans l'existant en changeant le monde: il faut que le monde change pour que l'assignation à l'existance, donc l'inexistant, le point de non-apparaître d'une multiplicité dans un monde, change en même temps. J'ai même l'impression que l'inexistant est censé préparer ce changement par une puissance négative inhérente à ce qui inexiste -- ce qui relève davantage d'une logique parasitaire. Mais déjà de pouvoir penser l'inexistant comme faisant partie d'une multiplicité au sein d'un monde donné, nous permet de voir bien plus clair.

?

Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?!
Pourquoi cette question ? Je t'ai déjà répondu.
Pourquoi me faire glisser sur une pente en omettant ce que je raconte. Sans prendre en compte ma conception de l'épiphyte qui est pourtant simple ?
L'augmenter conceptuellement est ce que nous devrions faire.
Te souviens-tu au moins, lorsque j'ai donné ma proposition de Moment épiphyte chez moi, que je soulignais déjà cet aspect du masqué en relatant ma propre expérience épiphytique ?

Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers.
C'est toi qui as parlé d'expert dans ton billet précédent. Tu m'attribues des mots que toi-même tu as introduit.
Tu ne comprends pas ou tu fais semblant de ne pas comprendre mais je ne me considère pas comme expert. Je n'aime pas le rôle que tu m'assignes.
Je ne suis certainement pas experte mais tu m'obliges à défendre ma proposition pour ne pas en être dépossédée.

Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre.
Je n'ai pas invalidé mon moment épiphyte que tu as cité et décrit partiellement.

Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité.
Mais pourquoi serait-elle perdue ? Elle ne fait que commencer !

les furtifs, les hors la loi, et les autres

Un épiphyte n'a donc pas besoin de validation et ne souffre ni déclaration ni désignation sous peine d'invalidation (selon une certaine logique, quelque chose qui ne peut pas être validé ne devrait pas non plus pouvoir être invalidé). Comment, pourquoi, au nom de quoi est-ce que tu peux affirmer qu'un épiphyte n'est pas ou plus un épiphyte s'il est "déclaré et recensé"?! Les orchidées, elles, sont déclarées et recensées. Il me semble, mais je ne suis pas sûr, que les exemples que j'ai cités sont structurellement épiphytiques -- c'est pour cela que je t'ai soumis ma petite liste d'épiphytes possibles. Ce n'est pas parce que je te pose une question que je t'attribue la qualité d'expert ès épiphytes; il n'y a vraiment pas lieu de parler d'experts ici, à la limite on parle en tant qu'usagers. Pourtant tu sembles invalider l'éligibilité de tout exemple au statut d'épiphyte, ce qui me semble difficile à admettre. C'est comme si, en matière d'épiphytes, quelque chose cesse d'être dès lors qu'il est nommé. La puissance anéantissante de la nomination! Normalement les choses viennent à apparaître pour ce qu'elles sont à partir du moment où l'on les nomme... Ou bien l'épiphyte a une ontologie bien particulière qui m'échappe encore, ou bien tu fais un usage très sélectif du terme pour parler exclusivement des épiphytes furtifs. Cela dit, un espion ne cesse pas d'être -- encore moins d'avoir été -- un espion quand on le reconnaît comme tel; seulement son efficience est affaiblie dans le contexte où l'on l'expose.

Bien entendu, l'histoire des épiphytes m'intéresse. Ce serait en effet bien dommage que l'énergie épiphytique soit perdue pour la posterité. Et les épiphytes furtifs posent un problème aigü à cet égard, puisque tout l'enjeu semble être de produire des effets dans le réel sans que l'on sache que ces effets-là sont dus à un épiphyte. Procéder par ouï-dire de sorte que l'épiphyte se propage, contagieux mais insoupçonné, passant d'un corps à l'autre à l'insu de tous; perceptible seulement, sans jamais être perçu comme tels, par des ondulations incongrues laissées sur la surface des choses. L'existence même des épiphytes serait hypothétique, au même titre que l'antimatière -- la matière noire des astrophysiciens -- dont l'invisible présence ne se laisse induire ou conjecturer qu'à partir des anomalies constatées dans la causalité prévisible des corps. Nous sommes là, au degré maximal, carrément "hors la Loi." Comme l'écrit Ghérasim Luca, dans "La Proie s’ombre": Être hors la loi / Voilà la question / Et l’unique voie de la quête. Le vrai hors-la-loi (tu parles d'impunité), c'est celui qui s'en va sans laisser de pistes, seulement des traces. Reste en effet à interroger le statut singulier de ces traces obliques, car en tant que documents d'un phénomène non seulement invisible mais inexemplifiable et non déclaré, elles portent seules la responsabilité de la postérité du moment épiphytique dans l'imaginaire collectif.

mardi 29 juin 2010

l'épiphyte n'a pas besoin de validation

Nous n'avons pas besoin d'expert pour valider -ou pas- une démarche.

Surtout, ne pas faire le recensement des épiphytes car tout l'intérêt est de se développer tranquillement, en toute impunité, dans un système.
A partir d'une expérience épiphytique, en générer d'autres, par transmission orale, le bouche à oreilles, le téléphone arabe, les rumeurs, l'effet papillon, un site Internet qui archive non pas les moments épiphytes mais les traces et témoignages de ces moments.
Les exemples cités ne sont pas épiphytes car ils sont déclarés et recensés. Et je ne souhaitais pas que le mien soit compris dans la liste car il devient maintenant inopérant.

Il faut comprendre que les moments épiphytes sont irrécupérables.
Le "vivre ensemble" se joue à 2 niveaux; le premier est ce que l'on met en place comme tactique épiphytique, le moment épiphyte lui-même, le second est la nécessité d'échanger autour de ces moments une fois activés et de leur donner une trace sans les nommer.
Tu sembles plus soucieux du second.

épiphyte de l'éphipyte de l'épiphyte

La "mise en commun des distances" nomme avec élégance une tentative admirable -- comme le sont toutes les initiatives de Blanchot, Nancy, Agamben entre autres qui s'inspirent de l'Acéphale de Georges Bataille (la revue mais surtout la société secrète visant à créer "la communauté de ceux qui n'ont pas de communauté") -- d'échapper aux pièges du communisme. Sur le plan des idées, ce qu'on appelle le "communautarisme" est postérieur de dix ans aux séminaires de Barthes: pour lui, à l'instar de Bataille, c'est bel et bien de l'échec du projet politique du communisme qu'il s'agissait. Mais, en pratique, à quoi ressemblerait la mise en commun des distances? Les distances sont-elles "mettables en commun"? Et surtout, les mises en commun des distances se laissent-elles mettre en commun comme distances? C'est-à-dire que le dilemme auquel sont venues se heurter ces-dites tentatives ne concerne-t-il pas également l'épiphyte: à savoir comment l'épiphyte s'incorpore lui-même, comment l'épiphyte s'éphiphyte-t-il? "S'incorporer" ce n'est peut-être pas très clair. Pour être plus précis, je me demande comment l'épiphyte s'accueille lui-même. Quel est le mode d'hospitalité, donc de vivre ensemble, de l'épiphyte quand il se trouve, à son tour, hôte -- et notamment hôte d'épiphyte? Je ne parle pas seulement des épiphytes de l'épiphyte, mais d'une mise en commun -- d'un épiphytage -- des épiphytes.

Cette question ne relève pas de la rhétorique mais interroge la cohérence disons logique de l'épiphyte comme vivre ensemble. Elle mérite, me semble-t-il, réflexion.

Mais une autre question me tracasse, d'autant plus fortement que je vois des épiphytes partout (comme le prosaïque Monsieur Jourdain), à savoir comment distinguer l'épiphyte, tel que tu l'entends, de son double? De la structure qui lui ressemble à se méprendre sans pouvoir être qualifié d'"épiphytique"? Tu disais que tout ne peut pas être décrit comme épiphyte -- et je suis entièrement d'accord -- mais comment stabiliser l'usage de ce terme suffisamment pour l'utiliser pour décrire un "vivre ensemble" sans être immédiatement contredit par un avis d'expert qui dit : "non, ça ressemble à un épiphyte, mais ce n'est pas ça"? Il ne s'agit pas de savoir dans l'absolu, mais à peu près. Anton Vidokle l'est-il dans l'épiphytique avec e-flux par rapport au monde de l'art dominant? Paul Robert est-il un épiphytes par rapport aux courses à pied qu'il gagne avant de se dérober? Bernard Brunon en fondant et faisant fonctionner pendant trente ans une entreprise de peinture en bâtiment comme proposition conceptuelle et collective? Toi-même en profitant du temps improductif mais rémunéré dans ton école des beaux arts pour dispenser un tout autre enseignement? Dans chacun de ces exemples, mais à des échelles et dans des circonstances de vie incommensurablement différentes, l'acteur avance masqué -- mais le sont-ils, l'êtes-vous pour autant tous épiphytes?

mise en commun des distances

Comment vivre ensemble est le titre des séminaires de Barthes au Collège de France en 1977.
Vivre ensemble à son propre rythme est ce que Barthes présente comme son fantasme. Son "vivre ensemble" n'est pas communautaire car il a le projet de la "mise en commun des distances".
La nuance est importante car la communauté rassemble des intérêts communs avec le risque du "communautarisme" où l'individu est dissout au profit du groupe, alors que Barthes fonde le "vivre ensemble" sur le désir d'un détachement, d'une séparation du monde en vue de vivre selon son propre rythme et non selon les différents rythmes du pouvoir.

Vivre ensemble implique donc un vivre seul.
Il n'y a pas de communautarisme dans l'épiphyte mais y-a-t-il même communauté ?
Je ne sais pas.
L'épiphyte est une notion qui regroupe de très nombreux modes opératoires et je te rejoins quand tu dis que l'épiphyte est une "façon infinitive de vivre", c'est là qu'une communauté peut apparaître, mais ce mot est tellement utilisé à tort et à travers que je ne sais pas s'il s'applique à l'épiphyte. En tout cas, je préfère nettement le "vivre ensemble" comme perspective, ce qui manque au parasite.

Le parasite prend et ne donne rien, l'hôte donne et ne reçoit rien, selon la formule de Michel Serres. Il a une très grande capacité de nuisance, ce qui jusqu'ici ne me pose aucun problème, mais l'échange est déséquilibré. Le "don contre don", même s'il défie l'autre, n'a pas lieu. Rituel indispensable pour l'équilibre de toute société.

samedi 26 juin 2010

comment ? vivre ! ensemble *

Comment vivre ensemble?

Comment vivre ensemble?

Comment vivre... ensemble?

Il me semble que tu poses là la question-clé de l'épiphyte. Selon ce qu'on met l'accent sur le premier adverbe, le verbe à l'infinitif ou le second adverbe, on interroge la logique épiphytique (et par extension la vie même bien sûr) sous trois angles bien différents. Respectivement sous un aspect pragmatique interrogeant le mode d'agir; sous un aspect actif évoquant l'intensité; et enfin sous l'aspect du partage et de la nécessaire communauté (nécessaire puis la langue est commune). Le premier angle -- le "comment?" -- me semble requérir des exemples pour ne pas tomber dans les pièges de l'abstraction. J'espère qu'on y viendra. Le second angle -- "vivre!" au sens emphatique -- surtout parce que le verbe est à l'infinitif, et n'est donc conjugué à la faveur de personne, révèle un enjeu pour moi cruciale: à savoir qu'il ne s'agit pas de survivre au monde, mais d'expérimenter une intensité qui n'est pas indigne. Mais c'est peut-être en mettant l'accent sur le troisième terme, "ensemble", qu'on rend la question la plus pertinente, certainement la plus politique.

C'est pour ça que l'épiphyte fascine: parce qu'il est à la fois un mode opératoire, une façon infinitive de vivre et une configuration politique.

Peut-être pouvons nous évoquer ces trois aspects séparément. Puisque je commence (ou pense commencer!) à mieux comprendre ta conception de l'épiphyte -- après avoir essayé en vain de le conceptualiser selon ma propre vision des choses et autres mondes -- est-ce que nous pouvons essayer de dégager, ensemble, quelques unes des dimensions politiques de l'épiphyte?

Comment l'épiphyte permet de vivre ensemble? Quelle communauté politique génère-t-il? Si, comme tu dis, l'épiphyte avance masqué, s'agit-il d'une communauté invisible à elle-même car masquée? Quels pièges communautaires permet-il d'éviter? Le parasite, me semble-t-il, ne permet pas le vivre-ensemble, en tout cas pas pour longtemps! Disons qu'il nuit à la prospérité vitale de l'ensemble. C'est peut-être là où la distinction entre parasite et épiphyte est à creuser sérieusement (au-delà de leur évidente différence logique).